kiss my frog : carnets de francis frog auteur français méconnu

kiss my frog

it will turn into a prince

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19 déc 14 — Je suis ces temps-ci la proie d’une frénésie de lecture de récits de voyage, un genre qui m’a du reste longtemps ennuyé jusqu’à ce que je découvre, il y a quelques années, l’oeuvre de Nicolas Bouvier. De fil en aiguille, de livre en livre, me voici donc lisant le superbe Chemin faisant, dans lequel Jacques Lacarrière, dont j’ignorais tout, raconte son périple à pied dans la France du début des années soixante-dix. Il y est question de forêts, de vipères endormies, de villages dépeuplés déjà, et de bien d’autres choses d’importance mais désormais disparues. Ne distinguant point mon inculture de la réalité des choses je pensais l’auteur méconnu, aussi fus-je tout à la fois étonné de trouver un de ses livres à l’étal d’un bouquiniste pour le prix dérisoire d’un euro, et conforté dans mon sentiment erroné par la modicité presque insultante de ce prix. J’ai du reste appris depuis lors que l’auteur avait non seulement écrit de nombreux livres faisant référence, mais qu’il existait une association des amis de Jacques Lacarrière très active. Je sors donc une pièce de ma poche et me dirige vers le bouquiniste dont les livres, à cette notable exception, sont du plus mauvais goût. L’homme, ignorant de son trésor, mange un poisson cru, peut-être un maquereau. Il en repose une partie qu'il s'apprêtait à porter à sa bouche et se met à me parler de l’oeuvre de Jacques Lacarrière que, contre toute attente, il connait fort bien. Je suis fort incommodé par son haleine, mais cela ne nous empêche pas de tomber d’accord sur plusieurs points de littérature. Un peu plus loin, devant un autre étal, je me saisis d’un livre de Jouhandeau sous le regard intense d’un jeune homme en survêtement rouge qui, vraiment, n’a pas l’air d’un amateur de lecture, ou alors peut-être, à la limite, d’ouvrages en rapport avec la préparation du diplôme d’éducateur physique : anatomie musculaire, biomécanique, psychologie ou que sais-je encore. Plutôt bien fait de ma personne, non dénué de charme, je suis habitué à ce qu’on me regarde mais là, je l’avoue volontiers, je commence à me demander ce qu’il me veut lorsqu’il qu’il me dit : vous avez choisi un livre de Jouhandeau, connaissez-vous Chaminadour ? ce à quoi je réponds d’un air entendu mais sans aller jusqu’au clin d’oeil : oui, enfin Guéret, vous voulez dire. Il sourit à cet habile trait d’esprit. De là, une intéressante discussion sur l’oeuvre de Jouhandeau ainsi que sur sa femme. Sur le chemin du retour, chargé d’une ridicule chaise recouverte de moumoute bleue, mes deux précieux livres en poche, je songe que, décidément, je ne suis guère épargné par les préjugés mais que ma joie est double lorsque, d’aventure, ils s’avèrent infondés.

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18 déc 14 — Dans la presse économique d'hier, cette angoissante nouvelle dissimulée dans le flux quotidien de chutes — rouble, brent, indices — comme si on avait voulu préserver les sensibilités ou, plus vraisemblablement, prévenir une panique au sein la population : les japonais sont confrontés à une pénurie de frites surgelées. D’une voix calme bien que mêlée de stridences révélatrices de mon inquiétude, j’apprends ladite nouvelle à Barbara qui, connaissant ma nature, s’empresse de me rassurer : les supermarchés français disposeraient, à son avis, d’importants stocks de ces frites-allumettes pour lesquelles j’ai un penchant coupable. Je ne peux résister à la facile douceur de la croire, et profite de ce répit dans la folle marche du monde pour souffler un peu. Je songe à une musaraigne affolée, de justesse réchappée des griffes d'un gros chat de ferme à la faveur d'un interstice dans le mur de la cuisine. Un temps, puis Barbara me demande si j’ai eu vent de la récente attaque d’une école par des brutes armées au Pakistan. Surpris dans ma rêverie, j’ai cependant la présence d’esprit de ne point m’étonner à voix haute, afin de ne pas l'inquiéter, de sa troublante incapacité à hiérarchiser les informations selon leur véritable importance.

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17 déc 14 — Je m’endormais difficilement, excité à l’idée que dans quelques heures, au milieu de la nuit, on viendrait me réveiller pour me porter, enveloppé dans une couverture, jusqu’à la banquette arrière de la Simca 1000. Je voulais croire que cette fois, âgé d’une année de plus, j’aurais la force de rester éveillé durant le voyage mais, comme chaque année, je me rendormais immédiatement dans les odeurs de pipe, bercé par le son de la radio grandes ondes. Je ne me réveillais que plus tard, lorsqu’un drôle de bruit sourd se mêlait à mon rêve, le bruit du vent s’engouffrant par les fenêtres qu’on ouvrait enfin, le jour s’étant levé et la chaleur commençant à se faire sentir. Mon réveil sonnait l’heure de la première des courtes haltes - pour ne pas faire chuter la moyenne - que nous nous accordions. J’ai toujours une photographie de moi, assis sur un pot de plastique posé dans l’herbe, le long d’une route, une fleur immense cachant en partie mon visage, prise quelque part sur la route de l’Espagne, le long de laquelle les stations services étaient rares. A peine arrivé je me dégourdissais les jambes parmi les orangers qui me paraissaient immenses, pendant que mes parents installaient nos affaires dans l’appartement qu’on leur avait prêté dans un petit immeuble à la façade délabrée. La première nuit était dépaysante, avec toutes ces voix qui résonnaient dans la ruelle. Lorsque le marchand de glaces faisait tinter la cloche, je me mêlais aux enfants qui convergeaient vers sa carriole, et s’il me restait quelques pesetas j’allais m’offrir un sachet de pipasol au café. Il est possible que l’hygiène des lieux ait laissé à désirer, puisque j’ai souvenir d’être, un jour, remonté jusqu’à l’appartement et d’avoir brandi un rat mort à la face de ma mère. Je m’étais fait un ami prénommé Jesus. Nous rivalisions lors d’épreuves de sprint d’un bout à l’autre de la ruelle, sous l’oeil bienveillant de personnes âgées qui nous donnaient le départ. Jesus n’ayant jamais vu la mer, qui était pourtant proche, mes parents l’invitèrent à passer une journée à la plage. Peut-être Jesus se souvient-il lui aussi parfois du jeune et véloce Francis. Il y avait également cette plaisante tradition : après un baptême ou un mariage, on jetait jouets et bonbons depuis le balcon. Les enfants de la ruelle, généralement plus âgés et plus forts que moi, me donnaient une part équitable des friandises et colifichets qu’ils avaient ramassé sur le sol. J’y étais d’autant plus sensible qu’en France, avant notre départ, d'autres enfants m’avaient jeté des pierres jusqu’à me faire saigner du cuir chevelu.

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15 oct 14 — Un jeune garçon, âgé de l’âge de se rêver l'héritier d'une noble lignée, contemple au travers d'un carreau sale le jardin sous la lune. Dans la journée, armé d'un baton, car craignant les serpents, il a foulé les hautes herbes du jardin, si hautes qu’elles le dépassaient d’une à deux têtes, le protégeant du soleil, heureusement, puisqu’il était parti sans la casquette blanche que sa mère dépose ces temps-ci sur sa tête en marmonnant : canicule. Il s’est rendu au pied de chacun des arbres dont il entrevoyait la cime au milieu de cette végétation, a enlacé chacun de leurs troncs et leur a murmuré quelques mots. Pommier, noyer, sapin, chacun a son langage, il les comprend tous et espère que les arbres l'entendront. Il a crié sa joie sur un tas de tuiles abandonnées tandis que son père, au loin, gesticulait, songeant au meilleur moyen de remettre la bâtisse d’aplomb. Il a couru vers la rivière et le chemin qu’il a tracé dans les hautes herbes s'est refermé derrière lui sur les papillons furieux d'avoir été dérangés. Là-bas, l’eau grouillait de petits poissons, des goujons dont il ne connaissait pas encore le nom, et qu’il apprendra à distinguer des épinoches qui sont également légion. Il ne sera jamais bon pêcheur puisque, toujours, transpercer le ver de terre, puis la bouche du poisson, lui répugnera. Et puis, fatigué comme un chiot, il est rentré dîner dans la maison fraîche aux pièces provisoires. La chambre qu’on lui a attribuée est faite de plâtre, comme les toilettes où il a vu une énorme mouche donner naissance à de grosses larves. On a mis à sa disposition un pot de chambre et une bouteille d’eau pour la nuit. S’il buvait à pleines gorgées au dessus du pot de chambre, se transformerait-il en alambic immédiat ? L'expérience échoue, et le voici donc un peu déçu, très las, derrière le carreau sale. Les adultes, dont le dîner s’éternise, laissent échapper des rires. Son père se met à chanter horriblement puis, heureusement, la voix de sa mère s'élève à son tour, et on l'écoute en silence avant d'applaudir. C’est le soir, le premier soir. Le vent chaud agite la tête des hautes herbes, ou peut-être tremblent-elles d'être bientôt fauchées. Alors, le jeune garçon ouvre la fenêtre et sort. Les vers luisants donnent une fête, mais c'est à la lueur de la lune, et des étoiles, qu'il fait quelques pas pour coller son visage à la vitre tiède du salon. Il entend la voix étouffée de sa mère qui dit : si on m’avait dit que je vivrais un jour à Pétaouchnoque, et le jeune garçon est heureux d'apprendre enfin le nom, oriental et mystérieux, de son nouveau royaume.

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17 sept 14 — Souvent, je me dis : ceci, je m'en souviendrai à coup sur, puis j'oublie. Je souffre à l'idée de ces moments qui se sont perdus pour avoir été trop petits. J'aurais du les écrire, les faire exister. Peut-être faut-il y voir l'origine de mon obsession des journaux, des plus illustres aux plus insignifiants dont l'époque est féconde. Aucun n'est dépourvu d'intérêt à mes yeux avides. Un jour, le grand-père de Barbara est mort juste après avoir entrepris de raconter ses souvenirs dans des cahiers. La charge de les déchiffrer et de les dactylographier m'a échu et j'en ai été heureux. J'ai aimé remettre en forme ces souvenirs d'un autre que j'avais si peu connu, un autre auquel m'unissait désormais un lien de confiance. Je me plais à penser qu'il aurait été heureux que cela soit moi qui m'en charge même si, à n'en pas douter, il aurait choisi Barbara. J'ai donc à l'excès, le souci du souvenir, y compris du souvenir en cours de fabrication. Que je sois avec Crofford ou Missoquet à faire ceci ou cela, je me demande ce qui leur demeurera comme souvenir. Bon ou mauvais, selon les circonstances. Afin d'augmenter les chances que le présent ne s'évapore pas dans leurs petites têtes, je souligne le moment, je le fortifie en enfonçant dans leur esprit quelques cales destinées à soutenir l'édifice mémoriel. Puis j'y reviens régulièrement. Je suis un chercheur ès onirisme travaillant patiemment in vivo et in vitro mais dont, je le crains, les travaux n'intéresseront pas grand monde. C'est que depuis toujours, voyez-vous, je me souviens. C'est banal de le dire, c'est un cliché, mais ces voyages en moi-même me comblent et m'ont toujours ôté le goût des voyages physiques et de l'inconnu. Je voyage, pourtant, mais les souvenirs que je ramène de ces voyages n'ont pas la même saveur que ceux dont je parle ici. Ce sont des souvenirs d'adulte, d'un temps où je peux me mouvoir facilement d'un bout à l'autre de la planète, ce sont des souvenirs géographiques. Par exemple, je peux me souvenir de ce chien dans le fort de Galle qui m'avait suivi le long du front de mer, ou de cet homme en uniforme sur un pont près de l'Arsenal à Venise, de la neige de Noël tombant à Budapest ou d'un nid d'oiseau en plein Palerme ; ce sont autant de bons souvenirs mais je ne peux les chérir à l'égal de ceux, disons, de mes six ans, lorsque je ne voyageais jamais qu'en moi-même et que le fait d'être ailleurs, en voyage, ne pouvait mordre sur la pureté du ressenti. J'ignore si ces souvenirs, doucement polis depuis si longtemps, peuvent être remplacés, puisque si tel était le cas, ils ne seraient plus.

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19 juin 14 — Cette femme vêtue sobrement que je croise souvent dans les rues de mon quartier : visage mat, lèvres pincées, cheveux blancs ramenés en chignon, petits pas. Et toujours, des larmes coulant des yeux qu’elle essuie d’un mouchoir de papier roulé en boule dans sa main gauche. Je lui imagine plusieurs vies qui, toutes, lui ont apporté son lot de malheur et mettent en scène un fils ou un mari malencontreusement disparus et l’abandonnant à une mer de solitude qu'elle traverse avec une grande dignité. Récemment, je me trouve derrière elle à la caisse d’un supermarché, je me réjouis d'avoir alors tout loisir d’observer ma chic éplorée de plus près. Je comprends vite à je ne sais quel détail qu’en fait d’inconsolable chagrin elle souffre une maladie des yeux, probablement due à cette mauvaise hygiène également cause de son édentation et de cette forte odeur d’urine qui fait le vide autour d’elle. C'est alors que je suis frappé par l'idée que je suis une loupe distordant involontairement la réalité à mesure que j’en grossis les détails. Je regrette d’avoir tiré cette femme de son monde pour la jeter dans celui-ci en l’approchant de trop près. Une fois sorti du magasin, j’emprunte la même rue qu’elle, mais je réduis la cadence de mes pas afin de la laisser regagner la réalité intacte au plus vite.

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6 juin 14 — Elles sont plusieurs petites filles à faire la queue, attendant que je les hisse l’une après l’autre à hauteur d’un hublot au travers duquel on peut apercevoir un poisson préhistorique. Me reviennent en tête des images de Metropolis, surtout celles qui montrent la fuite du héros depuis les sous-sols. Mais fuir m’est impossible, tant, autour de moi, les enfants partent dans d’imprévisibles courses qui me donnent un effroyable tournis et répondent à celles des minuscules poissons qui nagent de l’autre côté des vitres. La peste soit des sorties scolaires. La peste soit de Barbara, demeurée dans le confort du lit après m’avoir servi une histoire abracadabrante de vitres grossissantes qui lui donneraient la nausée. La peste soit de ce garçon en survêtement qui moque ma méconnaissance du marché des consoles de jeux portables en trois dimensions. A l’heure du déjeuner, une nouvelle file de petites filles manifestement anémiées se forme afin que je dévisse les bouchons de leurs bouteilles, ce qui me plonge dans de graves considérations relatives au déclin physique des nouvelles générations. Je dois qui plus est décliner de nombreuses propositions de troc de nourriture avant d'enfin pouvoir mordre dans mon sandwich. Tout le monde semble impatient de passer au dessert. Une jeune fille n’y tient plus et sort la boite de bonbons que sa mère a joliment décorée d’un petit poisson et d’autres éléments marins de circonstance  - nous sommes à l’aquarium de La Rochelle. Son couvercle porte cette mention prudente et optimiste : à déguster sous la surveillance de maitresse Mélanie. À peine ai-je le temps d’imaginer l’institutrice vêtue de cuir et munie d’un fouet que je suis entouré d’agents de change de petite taille dont les cris et gesticulations font monter le cours de certains bonbons jusqu’à créer une dangereuse bulle confisière. Puis ce sont les ateliers pédagogiques, durant lesquels je sombre dans le sommeil jusqu’au moment où une coquille Saint-Jacques expulsant de l’eau provoque la panique dans la salle. Et me voici donc contraint de de copier sur ma jeune et peu coopérative voisine lors des évaluations. La peste soit des cnidaires. Au moment du départ, un garçon plus petit que les autres vomit sur ses chaussures après que la maîtresse lui a passé un savon. Et en plus mes parents divorcent me précise-t-il, dépité sur le parking. Je le réconforte habilement : dis-donc, c'est pas ta journée mon vieux. Je me gave d’aspirine sur le chemin du retour durant lequel des disputes éclatent et à plusieurs reprises j’entends cette phrase naïvement prononcée par des enfants bien peu observateurs mais confiants : si tu me laisses pas tranquille, je le dis au grand-père de Missoquet, laquelle s’amuse grandement de cette habituelle méprise due à l’ampleur de ma belle et noble canitie.

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12 mars 14 — Si je fends habilement la brume le long des boulevards, demeurant sagement dans ma voie car dans le sillage d'un véhicule de police, c'est que je me suis décidé ce matin à faire tamponner ce papier qui, vierge, m'empoisonne la vie depuis plusieurs mois. Par malheur et malgré tout mon courage, je trouve porte close — en totale contradiction avec les horaires affichés sur la porte de verre — et plutôt que de m'effondrer nerveusement je décide d'attendre un peu, garé sur le trottoir, que le garagiste revienne. Surgit alors un homme handicapé qui se déhanche entre deux béquilles, car il n'a justement plus de hanches, qui me demande agressivement comment il va faire pour passer et m'informe que les trottoirs ne sont pas fait pour garder des véhicules à deux-roues. Je l'admets volontiers, m'excuse, et lui propose de déplacer mon joli véhicule. Mais il ne décolère pas et prend mon amabilité pour pour de la faiblesse, ou peut-être un aveu de culpabilité — impossible, car si bien entendu les trottoirs ne sont pas sont faits pour qu'on y gare des véhicules, il ne sont pas plus faits pour que des piétons équipés d'un matériel non humain y occupent un espace indu — et le voici qui saisit cette occasion d'enfin se venger de tous ces pilotes indélicats qui l'ont de tout temps — du moins depuis qu'il a ses béquilles — empêché de progresser normalement dans les rues la ville. J'ai d'ores et déjà déplacé mon scooter mais il continue de m'agonir de reproches et sottises dans ce qui tourne au sabir, amenant ainsi les passants à tourner la tête vers nous en se demandant, abusés par sa misérable apparence, quel terrible mal j'ai bien pu faire à ce pauvre hère vociférant. C'est ainsi que je me trouve contraint de lui demander si il ne pourrait pas un peu la fermer à la fin, maintenant qu'il peut passer. Ce qu'il fait avant de se diriger, de guingois et grommelant, vers son arrêt de bus. C'est là le fait le plus marquant de ma journée — encore m'avancé-je peut-être car je sortirai bientôt acheter du café en grains. C'est que je suis vide : j'éprouve les plus grandes difficultés à écrire et quant à sortir photographier ou filmer le monde il me faut point y penser tant je suis épuisé par des nuits — presque — sans sommeil, occupé que je suis, les soirs, à lire des successions d'articles expliquant comment bénéficier d'un bon sommeil, dans lesquels il est dit qu'il ne faut pas lire ce genre d'articles avant de dormir. Il faut dire aussi que la remise en état de la terrasse et du patio, de même que le réagencement de mon bureau, m'ont laissé sans autres forces disponibles que celles requises par les fonctions essentielles de mon être, comme, par exemple, la locomotion d'une pièce à l'autre ou le glissement de mes doigts sur la zone prévue à cet effet au bas de mon clavier d'ordinateur.

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27 fév 14 — Je m'éveille souffrant d'un mal de tête que renforcent les reflets à la surface des flaques d'eau disposées ici et là dans les rues que j'emprunte en direction du salon de coiffure, où j'ai la satisfaction de m'entendre dire — et non pas d'apprendre — que j'ai de beaux cheveux et qu'il est rare de trouver un blanc si pur car en général c'est un peu jaune. S'ensuivent quelques nouveaux compliments — sur ma barbe — et je finis par soupçonner qu'ils ne sont pas désintéressés ; comme je suis de ces personnes à qui on ne la fait pas je ne laisse pas de pourboire. De là, déjeuner avec Jean-Jacques durant lequel nous évoquons divers problèmes d'importance avant de nous rendre chez un bouquiniste. Tandis qu'il s'attarde devant des caisses emplies de polars érotiques, un sourire puéril aux lèvres, je choisis un livre de Moravia, un autre de Jouhandeau, ainsi qu'un troisième publié en 1937 et consacré aux problèmes sexuels dont le dos fatigué l'amène à s'ouvrir systématiquement sur un passage consacré à la goutte matinale, mal dont devait probablement souffrir son précédent propriétaire. À la caisse, on m'apprend qu'on accepte pas les cartes bancaires en deçà de quinze euros, aussi ne conserve-je que le Moravia en me promettant de revenir chercher les autres et surtout L'école des filles. De retour chez moi, épuisé, je m'allonge quelques instants mais il me faut déjà repartir à la rencontre de Marino, que je rejoins finalement dans un pub où nous parlons affaires. J'aimerais dire un mot sur la façon dont, sur le chemin du retour, je me suis fait respecter par un chauffeur de taxi indélicat mais il me semble plus important de parler de Pessoa dont je relis quelques pages, après un dîner vite expédié en l'absence de Barbara, et qui, comme à l'accoutumée, me laissent tremblant d'admiration et comme au seuil de l'infini. Jamais, en littérature, je n'ai été confronté à la telle évidence du génie. Et Nabokov ? oui, bon, j'oubliais Nabokov mais j'y reviendrai.

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26 fev 14 — Je lis cette expression : chienne de vie, et je me souviens qu'alors que j'avais un peu plus de six ans une chienne vint partager ma vie toute neuve. C'était une dalmatienne, et nous nous aimions si passionnément que même la relation physique qu'elle entretint avec le dalmatien des voisins ne put distendre le lien qui nous unissait. Un jour qu'elle gambadait aux côtés de son amant — sous mon regard bienveillant — l'estomac de ce dernier se retourna d’un coup, et il mourut dans d'atroces souffrances. Je la consolai longtemps, mais elle devint obèse et mourut à son tour, d'un arrêt cardiaque en faisant le tour de la table de la cuisine à la recherche de nourriture qui serait tombée sur le sol. Plus tard, j'adoptai une autre chienne, bien plus petite, à qui j'enseignai des tours véritablement extraordinaires, comme par exemple reconnaître son nom. Mais elle succomba aux blessures que lui avait infligées un molosse lors d'une promenade — je l'avais momentanément confiée aux bons soins d'un ami homosexuel qui pleura beaucoup de n'avoir su la protéger. Je me rendis compte, lors d'une reconstitution, qu'il avait en réalité fait preuve d'une grande veulerie et j’eus bien du mal à lui pardonner. Et puis je rencontrai une autre chienne qu'on gardait jusque là dans une cage, et qui portait le même nom que ma mère. C’était un être doux et fantastique sur lequel je posais ma tête, au jardin, pendant que nous regardions passer les nuages. Elle aimait mordre les pneus des voitures en marche, et cela, étrangement, ne lui fut point fatal. Elle mourut de sa belle mort, en un éclair, surprise mais heureuse, je crois. Chiennes de ma vie.

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18 déc 13 — Ce vers quoi il faudrait tendre au moment de s'endormir : tapisser le fond de son esprit un terreau parfumé mais collant afin d'attirer les rêves les plus beaux, les plus féconds, et les piéger jusqu'à ce qu'ils aient livré leur substance. C'est donc ce que je tentais de faire hier, édifiant d'insoupçonnées colonnes depuis la trompette de certains jazzmen jusqu'aux champs de fleurs sur la lune. Mais peine perdue et dreamcatcher perfectible puisque : sommeil épuisant durant lequel je rêvai d'un tueur découpant ses victimes rassemblées dans une pièce d'où je sortais, avec son accord et à la condition que j'y revienne, puis trahissais sa confiance en tentant de prévenir la police. La ligne étant occupée, je laissais pour consigne à mon père de se substituer à moi dans cette tâche et de ne point omettre de préciser aux secours qu'ils allaient trouver sur place de vilaines choses. Puis je rejoignais mes compagnons d'infortune. Le réveil me tire de ce mauvais rêve et je repose longtemps dans ma sueur refroidissante avant de pouvoir me laisser tomber du lit. Dehors, je m'ébroue tant et si bien que les derniers copeaux de ce drôle de rêve finissent par se décrocher de ma mémoire et, lorsque je traverse le cimetière, il ne m'en reste qu'une poussière fine comme celle qui se dépose sur les vieux livres. Je suis heureux parmi les tombes, dans la lumière blanche.

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17 déc 13 — Je voudrais ici me départir de cette vieille habitude de l'histoire et de la chute pour ne tenir qu'un journal de consigne où l'on trouverait ce que j'aurais attrapé avant que cela ne s'envole ou ne tombe en poussière : les faits les plus minuscules, les moins notables, comme cette vieille femme descendue du bus ce matin pour traverser le passage piéton en direction du cimetière du sud. Je le vois, cela se déroule devant mes yeux, mais déjà cela n'est plus, comme un crayon fiché dans le chignon de Barbara dont elle se saisirait pour noter quelque chose. Comment cela peut-il avoir eu lieu si je ne l'écris pas — ou plutôt si je ne m'en souviens pas — j'en ai assez de cette question à laquelle je n'aurai jamais de réponse parce que j'en aurai trop. Et pourquoi donc cette idée, déjà ancienne, de le rendre public à l'heure où comme d'autres je me délite en un continuum d'images pré-mâchées, de caractères comptés, auprès de qui croit alors me connaître. Et avec ça, la sensation que toute la consistance du monde me traverse sans que je sois capable d'en retenir ne serait-ce qu'une infime partie, comme un tamis mal calibré. Ami, lecteur, qu'allons-nous devenir ?

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16 déc 13 — Je vais par des rues froides et embrumées, tirant ma valise rouge dont on doit se dire, sur le trottoir d'en face, qu'elle fait songer à une étincelle prise dans les glaces. A l'hôtel on m'avertit que le code de la porte a changé puis on m'attribue de nouveau cette chambre numéro onze dans laquelle je finis par me sentir chez moi. Un serpent caoutchouteux enroulé autour du fer forgé du balcon clignote tristement derrière les deux rangées de fenêtres. Toujours les deux bonbons placés au milieu des deux oreillers — cyclopes moelleux — et les quatres tubes colorés sur le lavabo. Le froid s'écoule en moi via mes extrémités alors que je déplace mes affaires de ma valise à l'armoire. J'éteins toute lumière, tire les rideaux et me positionne en gros foetus sous la mince couette où, soutenant le siège du sommeil belliqueux, j'attends que mon souffle réchauffe l'air immédiat.

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27 oct 13 — Plusieurs jours mornes à Nancy où les soirs, incapable de tout, j'arpentais les alentours de mon hôtel, Pont des Fusillés, Viaduc Kennedy, Quai de la Bataille, craignant que la martialité de la toponymie n'incite quelque balle perdue à venir frapper ma poitrine plutôt qu'une autre mais continuant d'aller pourtant, car il fallait tuer le temps, et couvant dans cette même poitrine le souvenir de Jean de La Ville de Mirmont, me laissant même siphonner par lui, jusqu'à réapparaître de l'autre côté, à Bordeaux, c'est à dire chez moi désormais, face à ce caveau H.42 qu'il faut chercher longtemps dans le cimetière protestant, parce que ce passage secret, découvert dès le premier soir, me permettait d'échapper quelques instants à la cacophonie en tempus fugit dont résonnait toute la ville. 

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15 oct 13 — Il y eut des arbres prodigieux qui furent débités en stères elles-mêmes réduites en pâte touillée jusqu'à confectionner ces feuilles de papier sous lesquelles je croule — mais c'est une façon de parler car en réalité c'est sur mon bureau qu'elles s'entassent. Je tente de les trier bien sûr, mais la tâche est impossible d'autant qu'elles ont pris leurs aises et se sont groupées non pas fonction de mes impératifs mais selon leur origine tels des membres de gangs américains. Il y a donc là sous mes yeux, prêts à en découdre, les Banqueros, les Facturers, les Justibloods et que sais-je encore ; c'est à peine si déplaçant leur fatras je ne m'attends pas à découvrir que les feuilles se sont dessiné les unes aux autres des larmes, des croix, des visages de femmes en guise de tatouages. Muriel la comptable me tire de ma rêverie en me pressant d'en finir et de retrouver les missing in action comme si j'étais quelque Chuck Norris administratif. Un sentiment de détresse plante les sardines de sa tente bon marché dans mon coeur que la caféine fait battre trop vite. La pluie coule le long de la porte-fenêtre et moi, je me sens humide à l'intérieur : mon épiderme est probablement devenu excessivement poreux. Le maniement des feuilles imprimées pourrait amener de l'encre à se mêler à mon sang, ce qui me tuerait :  il me faut bien, dès lors, renoncer.

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10 oct 13 — Je marque une pause de durée indéterminée dans la lecture de Richard Millet, ayant manqué de perdre la vie sur le plateau de Millevaches où, séduit par les premières pages de Ma vie parmi les ombres, je m'étais rendu afin de visiter Viam (Siom dans l'oeuvre) en compagnie de Barbara. Ceci s'est produit à la suite d'une inqualifiable légèreté du Syndicat le Lac de Vassivière qui, dans une brochure que me remit la tenancière d'un hôtel charmant sis à Nedde, assurait que les promeneurs pourraient bénéficier jusqu'à la fin du mois d'octobre d'un transport par bateau-taxi afin de regagner le point de départ de leur périple pédèstre autour du lac. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque nous fûmes parvenus à l'embarcadère de Broussas d'apprendre que tout ceci était mensonge et que, faute de bateau-taxi, le service ne fonctionnant plus depuis la fin du mois de septembre, il nous faudrait revenir sur nos pas alors même que notre longue randonnée avait été planifiée en fonction de cette possibilité qui nous était offerte de ne pas doubler notre distance de marche. C'est donc épuisés, affamés et pressés par le temps que nous dûmes nous résoudre à regagner la grand-route pour y faire du stop (nous exposant par là même à une liste de dangers divers) où nous fûmes miraculeusement sauvés par une femme vivant, d'après ses dires, dans une caravane qui nous invita à grimper dans son véhicule.

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Au matin, un corps autrefois mû par un esprit aventureux et imprudent flotte en tournant sur lui-même, les poumons emplis d'eau, dans le dispositif circulaire d'évacuation de la piscine. On sait mon courage, aussi me fait-on mander par Crofford, jeune Philippidès chaussé de plastique rose, afin que je mette fin à cette giration dérangeant les baigneuses. Je cesse ma lecture, me lève dans un soupir magnanime. En route on m'informe tristement que l'infortunée petite souris est très jolie et qu'elle a des yeux bleus. Je soulève le cadavre par la queue ; en effet, la gélatine blanchâtre de ses yeux rongés par le sel, prêts à éclater, a des reflets bleutés. Je place le rongeur dans le renfoncement d'un rocher, le couvre de quelques pierres et déclare à la cantonade, afin de couper court à toute suggestion de funérailles plus élaborées : c'est ainsi que procédaient les premiers hommes. Je me hâte, pressé de retourner à ma lecture, mais alors que j'avise une fourmi tombée à l'eau je ne peux, comme à l'habitude, réfréner ma bonté : me voici donc Myrmée, Dieu des Fourmis, recueillant dans l'immense paume de mon immense main la petite Ulysse aux antennes rabattues. Sitôt posée sur le rebord elle trotte, ingrate, à la poursuite de quelques phéromones mais qu'importe, les Dieux sont habitués. Je la suis le long de belles courbes dans le parc de la quinta et nous tombons sur Missoquet qui chantonne à voix basse en déposant une noix de cajou et une tasse à café emplie d'eau devant l'une des entrées de l'immense fourmilière. Pour lors sa mission lui paraît d'une importance capitale mais bientôt, affolée comme l'une de ces fourmis qu'elle dérange, car sommée d'enfin retirer du chemin cette maudite tasse que chacun percute du pied, elle oubliera de s'étonner de la disparition de la noix. Ses cent-vingt-quatre centimètres lui rendent immense le monde dans lequel elle court et saute, et je l'envie de n'avoir point conscience que la pente qu'elle grimpe avec difficulté n'est pas une montagne, pas plus que le parc qu'elle hante en parlant à un citron n'est une jungle, ou que le Douro clapotant entre les collines piquées d'éoliennes n'est l'océan. Un papillon coloré volète insistant autour de moi, je comprends qu'il faut le suivre, et de fait il me guide jusqu'à une sirène brune à mon goût bien que frappée d'une atroce malformation : dans le prolongement de la chute de ses reins, là où devraient briller les écailles de sa queue, deux jambes bronzées - Barbara. Il est temps de souffler sur le petit banc de pierre, un premier verre de tawny en main, et de méditer sur ces jours minuscules au Portugal. — Texte initialement paru dans Le Tigre.

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4 oct 13 — Me voici, grave, joue en main, méditant ce truisme : nos actes peuvent avoir de dramatiques conséquences. De fait, je suis hier au soir tombé nez à tentacules avec une énorme arion hortensis dont la vue m'a glacé le sang et fait réaliser qu'inconséquent, j'avais crée des monstres. C'est que, voyez-vous, j'ai placé sur la terrasse, et non plus dans la cuisine comme jusqu'alors, les deux bols emplis des croquettes dont je nourris mes chattes. Rapidement les traces de mucus séché convergeant vers cette corne d'abondance spéciale chats stérilisés se sont multipliées et élargies à mesure que croissaient la population et la superficie de la sole de reptation de ce que l'on désigne sous le nom vernaculaire de limaces. La configuration des lieux ne permettant pas aux prédateurs habituels des limaces d'officier je ne peux me résoudre à les occire moi-même en raison des horribles méthodes prescrites par les chasseurs de limaces - jugez, il est parfois question de les noyer en les mettant en bière, littéralement, ou bien encore de les trancher par le milieu. Taraudé par la tentation de me dénoncer aux autorités légales et bioéthiques, je demeure lâchement coi. Je crains en effet que les villageois,  toujours prompts à s'enflammer, ne viennent incendier ma maison car, ainsi que j'ai pu le constater à l'occasion de la diffusion télévisée de plusieurs reportages consacrés aux travaux de scientifiques - MM. Frankestein et Moreau, notamment - ils n'apprécient guère que l'on prenne des libertés avec les limites du vivant (à l'exception notable des brebis). Je continue alors d'abriter en mon sein l'atroce sentiment d'avoir dérangé l'agencement d'une partie de l'univers en ayant inventé une nouvelle espèce de gastéropodes (géants) qui n'aurait jamais existé sans mes bols de croquettes. Mais surtout, je ne peux me départir de cette indicible crainte : si celui-ci tout entier venait à exploser ou s'effondrer sur lui-même faute d'être doté d'un système de contingentement efficace - par exemple des petites cases étanches ou des petites bulles très solides. Peut-être devrais-je fuir pour enseigner la biologie ou le français dans une petite université américaine sous un nom d'emprunt (Professeur Croquette) comme un héros de Nabokov. Mais comment vivre parmi mes semblables le coeur lourd ce terrible secret : je suis à l'origine de la fin de toutes les choses. Et ces paroles fatidiques qu'il me faudra bientôt prononcer : Barbara, je suis l'antéchrist (par inadvertance) ; ne va-t'elle pas penser que je ne cherche qu'a me défausser de la corvée de nourrir les chats  ?

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3 oct 13 — Je suis aujourd'hui confronté à ce phénomène étrange : à l'exception du dentifrice, aucun des produits de nettoyage que j'utilise ― soit shampoing, gel douche, liquide vaisselle, lessive ― ne présente sa consistance habituelle. Ils sont plus précisément désagréablement dilués. Ceci me plonge dans un état d'inquiétude suffisamment important ― je suis rétif au changement ― pour que je n'ose vérifier si d'autres produits sont affectés par cet insupportable modification de leur condition originelle. Tout le jour, je cherche des explications. Il se peut que je me dilue, que je change de consistance, que le mal affecte en premier lieu mon épiderme, me donnant l'impression fausse que ce sont les produits qui changent d'état. Il se peut également que les eaux recouvrent tout lorsque je dors et qu'elles se retirent avant mon réveil ― Neptune rêvant. Ou peut-être même une discrète sirène fait-elle sa toilette et un peu de ménage chez moi sans prendre garde à l'eau qui goutte de sa chevelure. Je décide d'en avoir le coeur net et entreprends de poser un piège à eaux : c'est assez simple, il ne s'agit de quelques tupperwares déposés de-ci de-là autour de mon lit. Le piège à sirènes me prend plus de temps car j'ignore ce dont les sirènes sont friandes. Je place à tout hasard le bocal de Plouf-le-poisson-rouge-abandonné-par-un-forain en évidence dans la salle de bains. Il faut que l'un au moins de de ces pièges fonctionne, il le faut car je crains qu'une insurmontable gêne  ne m'empêche de prononcer ces paroles : docteur, je me dilue ou bien je fonds je ne sais pas exactement, mais il faut m'aider car j'ai encore en mémoire ce regard froid que je n'avais soutenu qu'à grand peine après que j'ai fait état de ma sensation que mes cheveux poussaient à l'envers jusqu'à me chatouiller le cerveau et me rendre à demi-fou.

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2 oct 13 — Le préposé juché sur une chaise à roulettes derrière le guichet du bureau de poste des Salinières à Bordeaux refuse de me vendre trois timbres. Je songe d'abord à une plaisanterie absurde et amusante mais il affine ses propos de la sorte : en réalité, il accepte de me vendre dix timbres mais pas trois timbres. Je n'ai besoin que de trois timbres, lui dis-je un peu tristement tout en lui désignant les trois enveloppes posées devant lui. Il me conseille alors de recourir à la machine à affranchir se trouvant derrière moi et devant laquelle une longue file d'usagers s'est formée. Je me permets d'insister, car enfin, il n'y a que moi au guichet. Il consent alors à m'expliquer ceci qui me surprend : il s'agit de la mise en oeuvre d'une politique nouvelle destinée à améliorer le service en réduisant l'attente au guichet. Il prononce ces mots sans ironie, le regard vide, égaré sur l'un des murs du bureau de poste après qu'il a survolé mon crâne. Je traverse la rue qui sépare le bureau de poste du bureau de tabac où, méditatif et le coeur serré, je fais l'acquisition de trois timbres.

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1er oct 13 — Sur la place du Parlement à Bordeaux, un homme vêtu d'une combinaison bleue s'affaire au cul d'un camion et, un très court instant, tourne le dos à un vieux tire-palette jaune chargé de victuailles (fraîches et surgelées) empilées dans des caisses de différentes formes, couleurs et contenances dont les mouvements sont entravés par une même pellicule de plastique fin étirable. Elles sont filmées, comme on dit. Or donc voici que le tire-palette, après une courte et visible hésitation, profite d'une aimable pente pour s'éloigner à pas de loup, et on jurerait que tout juste frappé par l'idée-foudre de détourner des marchandises après des années d'un travail loyal, et l'occasion faisant le larron, n'est-ce pas, il s'enfuit, plus surpris que nous encore d'avoir cédé à sa criminelle et inattendue pulsion. Ou bien veut-il simplement tirer un petit peu au flanc en la compagnie de cet homme assis sur un parapet devant la vitrine de la librairie après qu'il a longtemps cherché un livre pour tuer le temps et se protéger de la pluie ? Cet homme c'est moi. Mais voilà : le fuyard est aisément rattrapé dans un grommellement. C'est que l'homme en combinaison n'a pas que ça à faire. Et alors on se croirait dans un gospel : après qu'on s'est saisi de lui on le traîne sans ménagement parmi les cliquetis, ses roues grincent au sol comme des talons d'esclave traîné sur le dos. La tristesse saute de goutte en goutte pour venir se poser sur mon crâne et de là s'écouler dans mon coeur. Les feux arrières du camion clignotent sur un rythme rapide qui fait songer aux battements du cœur affolé d'on ne sait quelle bête traquée ; ils semblent dire l'inquiétude de toutes les choses pour leur compagnon d'infortune livré aux mains insensibles d'un de leurs maîtres. 

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29 sept 13 — Un homme est étendu sur le trottoir les yeux clos,  son visage jeune et beau tourné vers le ciel nuageux, une jambe repliée et un sac au dos. Ses vêtements sont propres, sa barbe comme ses cheveux taillés avec soin : il n'a de par son aspect général et la répartition de son corps au sol rien d'un démuni qui se serait allongé là comme ailleurs pour sombrer, ivre ou infiniment las. En réalité on songe à un évanouissement, un décès ou n'importe quoi de foudroyant. Il repose peut-être sur les pavés depuis longtemps lorsque deux femmes qui remontaient la rue lui secouent le bras gauche à tour de rôle. Un homme s'approche et compose sur son téléphone portable le numéro des secours ainsi que je m'apprêtais à le faire. Un attroupement se crée qui me met mal à l'aise, je m'éloigne mais ne peux résister, descendant la rue, à l'envie de me retourner plusieurs fois. L'homme au téléphone semble suivre des instructions : il tente de faire réagir le gisant en tapant du pied sur le sol près de son corps. Soudain, un individu se penche à la fenêtre du rez-de chaussée sous laquelle tout ceci arrive. Il crie un prénom, émet un sifflement aigu, crie de nouveau le même prénom. L'homme évanoui au sol se relève alors comme un diable et, vacillant à peine, s'entretient un instant avec l'homme au téléphone avant de repartir vers la place d'un bon pas et dans une forme excellente — du moins en apparence. Dans son sillage, il laisse un sentiment étrange que respirent les témoins de la scène.

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28 sept 13 — Il a beaucoup plu dans la nuit, aussi ai-je fort à faire sur le chemin de la salle de danse pour maîtriser les instincts pataugeurs de Missoquet qui s’accordent bien mal aux chaussures qu'elle porte ce matin. Guettant ce moment suspendu où, un pied au sol, l’autre en l'air, elle va pour s'élancer, je lui donne une chiquenaude qui l’envoie valdinguer contre les façades que nous longeons au rythme de ses petits pas. Contrainte de contourner la flaque dans laquelle elle s'imaginait déjà atterrir à pieds joints, elle peste alors contre moi, bien sûr, mais aussi contre le parapluie miniature qui la protège d’une pluie imaginaire, dont les baleines lui entrent dans différents endroits du corps : épaule gauche, visage, crâne. Mais déjà, elle lorgne sur la prochaine flaque. Ce faisant — empêcher Missoquet de créer de petits cataclysmes — je pense comme toujours à l'artiste de variétés Renaud qui aimait à ce point, avec sa petite fille, sauter dans les flaques pour la faire râler (la mère de l’enfant, note de l’auteur) bousiller leurs godasses et s’marrer, qu'il en fit une chanson ; je m'interroge alors  : ne serais-je tout de même pas un petit peu trop rigide à priver de la sorte Missoquet de menus plaisirs aquatiques ? Puis, songeant au prix de ses chaussures neuves, je me dis que ce Renaud est un illuminé dont l’alcoolisme explique peut-être les vues pédagogiques permissives. Le cours de danse terminé nous empruntons un chemin sans flaques, et c’est probablement pour cette raison qu'elle me demande, soudain et sans rapport avec notre discussion, de lui expliquer ce que sont le coma et le cancer, ce que je fais tant bien que mal lorsqu'elle m’interrompt afin de savoir si j'accepterais de lui prêter ma besace Pac-Man pour le week-end qu'elle va passer au sommet d'un arbre.

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Un soir hiver à Venise j'apprends son suicide par pendaison à une poutre de son nouvel appartement. Après qu'on m'a fourni de plus amples informations je suis en mesure de déterminer qu'elle s'est occie tandis que j'errais à la recherche de la tombe d'Ezra Pound sur l'île de San Michele, ou peut-être était-ce lorsque je me tenais devant celle de Stravinsky ou bien encore quand je scrutais, curieux, les chaussons de danse déposés en offrande sur celle de Diaghilev. Disons simplement que j'évoluais insouciant parmi les tombes. Les jours qui suivent, la triste nouvelle m'affecte de façon grandissante. Elle était folle, c'est entendu, dis-je à Barbara, mais tous les fous ne se suicident pas ; et de chercher sans succès dans la lagune les réponses aux questions que l'on se pose en ces cas-là. Alors que je vais à pas menus sur la médiocre plage du Lido, je me remémore les rendez-vous au petit café, une paire de bas oubliée, un bikini à carreaux, ses yeux verts comme de la chair d'avocat. Elle était belle, bardmaid, dérangée et moi, je trouvais ces qualités bien admirables. Au bar j'attendais la fin de son service en la regardant préparer des cocktails complexes, colorés, et même parfois végétaux. Enfin nous partions sauter d'établissement en établissement où je la regardais, comme beaucoup d'autres, danser. Combien elle existait, combien elle était réelle alors. Or que me reste-t'il d'elle aujourd'hui : le texte d'un avis de décès dans la version numérique d'un journal local, Aude Marie S. morte à vingt-sept ans, une recette de tourte que clôt un jovial et sincère bon appétit, quelques comptes qu'on a pas toujours songé, pu, ou su faire désactiver sur des réseaux sociaux aux fortunes diverses - dont celui-ci, sur lequel elle se présente, non sans un brin de ridicule et d'ironie pour qui, comme nous, connait la suite : je croque la vie à pleine dents. D'autre part : une photo sur un disque dur fatigué. Mais il y a aussi, évidemment, ce cahier noir empli de poèmes qu'elle me remit un jour avec pour mission de les lire, dont personne je crois ne connait l'existence, et qui disparaitra avec moi, ou qu'un quidam retrouvera un beau jour dans mes affaires et feuilletera, intrigué, se demandant à quelle femme pouvait bien appartenir cette belle écriture. Pour peu qu'il soit doté d'imagination, d'un peu de goût pour la romance, ou qu'il m'ait connu, il inventera de belles histoires sur mon compte et sur celui d'Aude Marie S. poète folle aux vingt-sept ans éternels dont je ne lus jamais les poèmes. — Texte initialement paru dans Le Tigre.

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23 sept 13 — J'ai sous une chaleur accablante tenu en respect un basset hound qui malgré sa petite taille me disputait l'accès à une fontaine urbaine. Après avoir tâtonné longtemps à la recherche d'un bouton sur lequel presser afin de faire jaillir l'eau — un idiot l'avait incongrûment placé à l'arrière du rectangle vertical sur la face avant duquel est fixé le robinet, je dévie l'eau de mes mains droit vers la gueule du chien dans les yeux duquel je n'aperçois, tapotant son crâne par la suite, plus aucune trace de rancoeur. Est-ce que j'occupe son esprit de chien ce soir, et dans l'affirmative, de quelle manière : être désaltérateur et solaire, ou bien brute crétine et malhabile. Plus tard, non content d'apprendre qu'il existe des chaussures nommées bottines de jazz, qui sont en réalité des bottines destinées à faciliter la pratique de la danse dite jazz, j'en achèterai une paire sans la moindre hésitation.

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22 sept 13 — L'homme qui s'installe à la table voisine déclare d'une voix forte que sa petite fille, qui l'accompagne, se prénomme Philomène. Il se trouve, comme toujours en cas cas-là, quelques mères de famille pour lui dire combien un si joli prénom met en valeur la beauté de l'enfant que pour ma part je trouve sans charme, mais là n'est pas mon propos. Il n'a que ceci à la bouche, Philomène, s'inquiètant parce que Philomène à tendance à s'éloigner ou indiquant à la serveuse que pour Philomène, ce sera un menu enfant. Quel est ce trouble de l'esprit qui pousse un individu à seriner aux quidams le prénom de son enfant, à leur imposer un lavage de cerveau en vérité, car je ne fais pas ici allusion à un recours à la fonction de désignation de tout prénom mais bien à une information implantée de force dans les esprits alentours : mon enfant se prénomme Philomène, sans que jamais Philomène ne fut physiquement associée à son prénom. Je comprends la fierté que l'on peut ressentir à l'idée d'avoir engendré un être paré, bien entendu, de toutes les qualités, mais je m'interroge sur la façon qu'avait cet homme, apparemment bien portant, de ne faire exister sa fille dans le monde qu'en déclamant son prénom à toute force, Philomène, Philomène, et regrettant par ailleurs que ladite ne parvienne à le prononcer qu'ainsi : Mémène.

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Le soir de mon arrivée à Ostende, je dînais sur la Wapenplein lorsque modes et temps entamèrent une belle sarabande dans mon esprit. Ainsi, je déclarais qu’hier je me coifferions comme Arditi. Distrait par la chute d’une femme déséquilibrée par son chien féroce, je ne m’alarmai pas. Il pleuvait cette pluie ostendaise qui traverse tout sauf les pavés avec qui, bienveillante, elle s’entend pour vous empêcher de rester trop longtemps dehors, où cette mélancolie moissonnée par les nuages roulant au dessus de la Flandre, et déversée sur la tête des ostendais depuis des siècles, pourrait vous tuer. Je pénétrai donc dans un estaminet dont le patron en kilt invectivait un homme qui voulait de la glace avec son whisky. Craintivement, je commandai une pils devant laquelle, sous les boiseries, je continuai de délirer, faisant part de mon désir d’aller assister au lever du waterzoï ou m’enquérant du goût de la baignoire. Cette fois, je m’inquiétai. Je marchai vite au retour, le long du casino. Cette nuit là, je comptai les décharges d’électricité dans mon cerveau comme d’autres les moutons et, certain de succomber à un anévrisme, je regrettai d’occasionner du tracas en mourant dans un hôtel à l’étranger. Le petit matin me trouva, étrangement, vivant. Je me souviens que cela me mit suffisamment en joie pour que, me rasant, je m’esquisse une fine moustache d’hildalgo. Je fus instantanément vidé, quelques instants plus tard, de cette agréable légèreté à la vue d’une abondance de sang dans mes selles. Je manquai même de m’évanouir. Je sortis pourtant, assez courageusement, car on m’avait vanté les moules et les frites ostendaises. Après un répit, je ressentis une douleur à l’épaule droite et un picotement dans les doigts de la main gauche. Plus tard, sur la plage, le vent manqua de m’arracher au sable pour me faire voltiger parmi les cerfs-volants dans lumière du nord, et je pestai, pestai encore, la morve au nez et les larmes aux yeux, contre cette mort qui venait trop tôt. Enfin, réfugié le long du palais thermal je comptai les carreaux noirs et blancs avec tristesse avant de m’en retourner, titubant, entre les immeubles constellés de te koop et de te huur. J’écrivais mes dernières volontés lorsqu’une terrible brûlure aux yeux me fit hurler et me plongea dans l’obscurité. Tout comme Michel Strogoff fut sauvé par les larmes qu’il versa face au poignard, je ne dus de recouvrer la vue, après d’angoissantes minutes, qu’à ce réflexe que j'avais eu de me cracher dans les yeux. Brisé, je quittai alors Ostende dans un dernier sursaut, et Ostende me fut dès lors ce que Galle avait été à Nicolas Bouvier.

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15 sept 13 — Le long de la Garonne, un bouquiniste dit à l'une de ses connaissances son admiration pour Un privé à Babylone de Brautigan. Lui payant ce que je lui dois pour les deux livres trouvés dans ses caisses de bois — Le journal du séducteur de Kierkegaard et La pénombre des âmes de Schnitlzer — je me mêle bizarrement à la conversation et mentionne La vengeance de la pelouse du même auteur sans avouer cependant que je n'ai véritablement apprécié ni l'un ni l'autre. Le premier m'avait été chaudement recommandé par D. à Rambouillet et j'avais été quelque peu déçu par l'intrigue sans queue ni tête que ne rachetait pas, à mon sens, l'atmosphère étrange et ornirique de l'ensemble. J'avais acheté le second, un recueil de textes courts, car je me sentais légèrement coupable de n'avoir pas décelé de génie dans le précédent. Les livres de la Beat Generation — mais Brautigan en est-il — m'ont toujours fait l'effet d'être de ceux que l'on achète en raison de l'aura de leur auteur  —alcool, drogue, voyage, fin tragique — encore accrue par le passage du temps, plutôt que pour les textes eux-mêmes. Car enfin, je n'ai jamais rien compris aux élucubrations de Ginsberg et Burroughs ; j'avoue cependant n'avoir jamais ressenti l'envie de lire Kerouac pour la raison ci-dessus énoncée dont je sais l'absurdité. Plus loin, j'achète un roman de Renaud Camus — Roman roi — dont j'ignorais l'existence et que je pensais donc pour cette simple et immodeste raison difficile à trouver, en quoi j'avais tort, et un autre de Moravia, L'amour conjugal.

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Ce jour là, serrant contre mon jeune coeur le flipper miniature fait de plastique – à l’exception de sa bille d’acier – que j’avais reçu en cadeau pour mon anniversaire, j’allais sans me douter de mes dons d’alchimiste. Et pourtant, quelques minutes, quelques mètres après avoir quitté la maison familiale, je changeais le plastique en plumes et l’acier en chair, troquant mon flipper contre un cadavre de mésange bleue. Le fils de fermier qui l’avait agité sous mes yeux, bien qu’il fut du même âge que moi, n’avait aucune conscience de la valeur de sa trouvaille, à tel point qu’il fût tout heureux de repartir muni de cette chose de tout temps inanimée, un flipper de plastique, tandis qu’il laissait entre mes mains cette créature récemment passée, certes, mais qui avait bel et bien été. L’échange avait eu lieu devant le café du village. J’allais parfois y donner une pièce de un franc qu’on me changeait contre une enveloppe vide et un caramel mou. J’ouvrais fiévreusement l’enveloppe et si, par chance, se trouvaient en son fond imprimés deux petits points je remportais des caramels supplémentaires. Je m’étonne aujourd’hui, avec de tels prémisses et connaissant mon caractère, de n’avoir jamais sombré dans l’enfer du jeu. On disait alors du fils aîné des tenanciers qu’il aimait à tuer ses propres tourterelles domestiques en leur tordant le cou dans un éclat de rire. Me hâtant sur le chemin du retour, la démarche raide et les mains en cocon, j’entrevoyais là un rapport symbolique et confus avec ma mésange, que j’entendais bien ramener à la vie. À la maison, mes parents, bien loin de se réjouir d’avoir engendré un alchimiste, furent navrés et mirent en doute mes capacités de commerçant ; je compris alors pour la première fois, je crois, qu’ils vivaient à côté de la réalité. Il leur fût cependant impossible de me convaincre de me séparer de ma mésange bleue morte. J’acceptai tout au plus, afin d’avoir la paix, de ne pas dormir avec. Je passais les jours suivants à chercher un moyen de faire couler un peu de ma vie, que dans mon insouciance enfantine j’estimais inépuisable, dans le corps de la mésange. J’emmenais partout le coffret précieux dans lequel je l’avais placée, déclenchant l’hilarité des enfants des fermiers du village qui, tellement coutumiers de la mort, pensaient détenir le secret du vivant. Ma mésange pourrit. Je dus me résigner à l’enterrer, souffrant mille morts et versant plus de larmes encore, déçu et furieux d’avoir échoué dans cette tâche si simple et si évidente, redonner la vie. Je perdis momentanément goût à cette vie. Plus tard, voyant un vieux film, je compris combien j’avais été naïf de circonscrire le champ de mes recherches à un simple problème de vases communicants plutôt que d’étudier les promesses de l’électricité. Mais il était trop tard pour la pauvre mésange du docteur Francistein.

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Il faisait froid dans la cathédrale, et cela offrait à l’assistance reniflante la possibilité de se donner une contenance pendant l’oraison funèbre que prononçait une Barbara sombre et belle comme une femme de mafioso assassiné. La cérémonie prit fin alors que je me demandais si elle accepterait de dire quelques mots devant mon cercueil même si je ne devenais jamais membre d’une organisation criminelle. Fatigués, le moral en berne, nous décidâmes alors de passer du temps au bord de l’océan, où se tournent les films français ayant pour thème l’amour, l’amitié et la mort. Nous prîmes soin de faire en route quelques courses importantes, et c’est ainsi que je passai un temps infini au rayon des spiritueux où mon choix se porta finalement sur une bouteille de whiskey américain dont j’aimais la forme carrée. Il était déjà tard lorsque nous prîmes possession de notre petite cabane de Robinsons un peu tristes, il faisait froid, et je me pressai alors de passer mon pull d’écrivain – celui qui a des boutons à l’épaule et des pièces de cuir aux coudes - avant de me saisir de la bouteille carrée, et de lancer à Barbara un alors qui suis-je serein, auquel elle répondit par un haussement d’épaules, mais je suis Hemingway putain le pull, la barbe la bouteille, insistai-je, ah oui peut-être finit-elle par lâcher, absorbée par les préparatifs du repas. Je l’abreuvai de paroles, et m’abreuvai de ce whiskey américain qu’un malveillant avait probablement empoisonné puisque me voici bientôt vomissant au fond du jardin de nos hôtes, craignant que mes râles ne les réveillent, qu’on me demande des comptes au sujet des plantes piétinées, mais songeant pourtant avec lucidité que je prétexterais le cas échéant m’être lancé à la poursuite d’un marcassin en maraude. Mais les marcassins ne vomissent pas, me répétai-je sans cesse, les marcassins ne vomissent pas. De retour à la cabane, les semelles lourdes de boue, je constatai que Barbara avait fini de préparer le dîner, et avait fini de dîner aussi, puis était allée se coucher. Un marcassin Hemingway lui dis-je, puis je sombrai au son rassurant de l’océan. L’après-midi du lendemain je me levai douloureusement, et trouvai sur la table un mot de sa main m’indiquant que je pourrais la rejoindre sur la plage si je reprenais conscience durant son absence. Je le fis, et longtemps j’endurai ses moqueries entre les bunkers, pensant à Romain Gary sur la plage de Big Sur pour tenir le coup.

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Étendu sur mon lit, brisé par les efforts que j’ai fournis afin d’ôter de la colle séchée des interstices du parquet du salon, je somnole au son des gazouillis russes et sucrés qu’émet la professeur de piano en charge de l’éducation musicale de Crofford. Elle éclaircit quelque difficile notion théorique. Sa voix agréable ouvre doucement une brèche dans la membrane qui sépare son siège de piano de mes songes recroquevillés dans leurs starting-blocks et permet aux notes de musique, qui déboulent à présent, de s’y engouffrer et exister dans mon rêve. Car je rêve, maintenant. Je rêve que je marche sur ces notes de musique qui coulent en cascade comme je marcherais sur des nénuphars sonores posés à la surface d’une mare. Je me hâte pour garder le rythme, ne pas trébucher, je fais de tout petits pas, et ce chemin me mène des années en arrière. Là où je suis caché derrière le grand canapé à fleurs, mais il faut dire que tout est grand, à mon âge. J’attends depuis de longues minutes qu’un adulte entre dans la pièce pour bondir comme un diable et lui faire peur. Alors, je vois ma mère traverser la pièce pour s’assoir au piano et je ravale mon bouh, il sera bien temps après. Elle commence à jouer un air que je n’avais jamais entendu et qui me fait monter aussi soudainement qu’inexplicablement les larmes aux yeux. Lorsque le prélude arrive à sa fin, je sors de ma cachette en reniflant. Elle tourne la tête vers moi, un instant interdite, et me dit : ah tu étais là, je ne te savais pas si sensible

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Un soir d’avril, je nais. Ma peau est au contact de l’air qui s’insinue partout jusque dans mes poumons qui se décollent. Je crie, les yeux clos, et j’ignore que cette voix que j’entends parmi d’autres est la mienne. Je pleure ; à mon avis, pris dans ce cyclone de sensations, je veux retourner d’où je viens, à moins que ça ne soit simplement la claque sur mes fesses gluantes. D’où je viens : le limon du ventre de ma mère, où j’existais déjà avant qu’elle ne m’en expulse, j’en suis presque certain, ne serait-ce que par les mille morts que je viens de lui faire souffrir. Ou bien est-ce plutôt la mort de la lapine à qui on avait injecté son urine de femme enceinte qui m’a fait exister, dès que l’idée de mon existence à venir, le concept de moi à naître, ont éclos dans son esprit et, le soir même, dans celui de mon père informé. La nouvelle les surprenant, avant, c’est sûr, je n’existais pas, pas même caché dans les replis d’un désir latent et partagé. Cette surprise passée, déjà parents d’un garçon de treize ans, ils espèrent et désirent donner naissance à une fille. Je n’ai donc certainement pas existé avant ce soir d’avril, ou bien alors comme existe l’intermittence d’une lampe de poche qu’on utiliserait pour communiquer en morse, aux moments où ils envisageaient la triste possibilité que leurs espoirs pussent être déçus par la survenance d’un garçon – moi. Voila, c’est fait, je suis né, et tout commence. Dans le parc de la clinique se dresse déjà un tulipier dont la précoce fleuraison étonnera mon père venu nous rendre visite le lendemain, étonnante manifestation de sensibilité à l’inutile chez cet homme pragmatique. Des circonstances de ma venue au monde ma mère, elle, ne retiendra que le retard de l’accoucheur et cette sélectivité m’apparaît non moins étonnante chez cette femme dotée d’une plus grande perméabilité aux sensations – assortie d’une moindre facilité à précisément les exprimer.

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Peut-être les enfants de vieux sont-ils simplement prédisposés, après tout. À la maladie, aux angoisses, vieillir, mourir, perdre. Voila, c’est peut-être simplement ça. Mais faisons avec, parce que : moi je te donne la vie tout vieux que je suis, ne te plains pas trop, et ne crache pas sur mes vieilles gonades, ça vaut mieux que de de pas être, tu peux bien supporter ces quelques désagréments mon petit golem, et puis pense à tous ceux qui ne sont pas arrivés jusqu’ici, pense à ta chance. Une fois qu’il bougeait et que la lumière manquait, je l’ai photographié. Forcément, le visage affaissé, l’air soucieux, les cernes sous les yeux baissés vers le sol, on aurait dit qu’il n’y en avait plus pour longtemps avant qu’on vous envoie tout ça là dessous, une question de jours. Sur une autre photographie qui date d’avant moi (mais est-ce réellement possible) je le vois souriant, la chemise blanche ouverte sur le torse bombé, la petite moustache, et je mesure l’ampleur de la déconfiture qui m’attend. Il y a des années j’ai lu dans un roman de Fante : comment un homme peut-il vivre sans son père ? comment peut-il se réveiller et se dire : mon père a disparu à tout jamais ? C’est toujours la même histoire on est un fils, un fils de père, mais si il n’y a plus de père alors on est quoi, quand même pas un homme, juste un homme flottant et plus rien en amont. L’idée, alors, serait peut-être de devenir père à son tour, comme une maladie existentielle qu’on attraperait pour se garder d’une autre, potentiellement pire, afin d’être en mesure de  s’arrimer si d’aventure la peur de s’envoler devenait trop grande.

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À la vue de la femme claudiquant vers nous, l’homme assis à ma droite, la cinquantaine environ, larges et belles moustaches tombantes, épaules de même, grands verres légèrement fumés sur de petits yeux de saumon, ceci expliquant peut-être cela, se lève. De sa veste de survêtement blanche entrouverte sur son torse nu malgré le froid, ou de son pantalon de toile noire, ou peut-être des deux à la fois, s’enfuient des odeurs de tabac froid – il fait froid, je l’ai dit. Te voila enfin, j’en avais marre de croquer le marmot comme un con, constate-t’il d’une voix éraillée de contremaître fumeur de brunes, une voix dont le peuple des aigus aurait été contraints à l’exil, mais pas bien loin, par exemple jusque dans la voix de la femme, qui explique : je suis tombée sur Jeanine elle voulait un pâté alors je l’ai accompagnée. Ils s’éloignent. Demeuré seul au pied de la statue, je me demande quel immense et magnifique estomac a pu régurgiter sur les pavés cette part de pizza qui me fait face, intacte peu ou prou, la pointe dressée vers le ciel comme pour désigner le but idéal de leur épopée à la demi-purée d’anciennes frites sur laquelle elle repose. Mais soudain, une chaussure de sport : la pasionaria jambon-fromage n’est plus qu’une petite planche de surf impossible à maitriser pour un coureur, forcément, et ce sont quelques dizaines de centimètres de glissade, six moulinets du bras droit, cinq du bras gauche, puis la chute, enfin. Vous pouvez nous écraser mais nos rêves flottent déjà, semblent dire dans un dernier souffle les morceaux éparpillés. Ignorants du drame qui vient de se jouer, ou bien irrespectueux, quelques rires nerveux fendillent ça et là l’air durci par le froid tandis que l’involontaire (et infortuné) tyran, quelques secondes de stupéfaction horizontale écoulées, prononce ces mots : aïe puté enculé puis se relève à grand peine et poursuit sa route en claudiquant, comme la femme du début (souvenez-vous). Plus loin, un chien noir et touffu comme sa maîtresse tente en vain de s’accroupir pour chier en dépit de la laisse rouge qui le traîne sans ménagement. Un enfant s’approche de moi et me dit bonjour, je lui réponds pourquoi, ce qui le plonge dans un abime de réflexion dont il n’est toujours pas remonté lorsque, des glaçons sous le cul, je me lève et lui tapote le vertex au travers de sa capuche d’acrylique rose sous l’oeil éloigné mais méfiant de ses jeunes parents. Puis je me mets en quête d’un bistrot douillet où je pourrais me reposer de toutes ces choses, enfin.

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Au cours de la nuit, Crofford, pensant probablement sa dernière heure arrivée et souhaitant nous faire un dernier adieu, à moins qu’elle ne fût simplement mue par l’instinct de conservation, a jugé utile de venir jusque dans notre chambre à coucher afin d’y vomir sur le parquet, au pied de notre lit. Barbara s’étant, il y a longtemps déjà, déclarée émétophobe (mais n’ayant toujours pas produit de certificat médical l’attestant) c’est d’ordinaire à moi qu’il revient de nous débarrasser de la nourriture mal digérée se déversant occasionnellement de l’une ou de l’autre des enfants. Et me voici donc, jeune moussaillon dénudé sous aucune étoile, briquant le pont du navire conjugal immobile, peinant aux interstices et songeant (afin de me donner du courage) que je compte parmi les hommes d’équipage du capitaine Cook en route vers les terres australes. Je soumets somme toute aisément la flaque de soupe de légumes (rehaussée d’un peu de yaourt à la coco) que le bois du parquet, accrocheur, a maintenue dans des limites raisonnables. Ce faisant, je remarque combien elle est régulière, mesurée, toute en retenue. Durant l’été, Missoquet, elle, avait vomi dans une salle de bains du Cap Ferret dont le carrelage avait favorisé le terrible et anarchique éclatement multicolore qui avait gagné jusqu’à la couverture d’un livre d’André Gide et le mécanisme d’un aspirateur électrique respectivement éloignés de huit et dix mètres de l’épicentre. Je crains de n’être pris au sérieux, cette fois encore, par une trop frileuse communauté scientifique mais je livre néanmoins cette nouvelle découverte essentielle : les enfants vomissent selon leur caractère.

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Souvent, je m’endors en déposant mon attention sur la métronomie du souffle de Barbara, de nous deux la plus prompte au sommeil. Si au même moment je l’enlace, j’imagine que je tiens dans mes bras un grand soufflet de cheminée actionné par un géant fatigué, ou plus modestement le globe terrestre qui se dilaterait et se comprimerait selon que le soleil s’en approcherait ou s’en éloignerait. Bien entendu l’astronomie n’est pas mon fort et tout ceci est un peu Wagnerien, mais que voulez-vous. Si nous sommes en bisbille, en revanche, et que Barbara se tient loin de moi, je me contente d’écouter son souffle dans lequel se diluent petit à petit tous les bruits secondaires : craquements, tintements, hurlements. Rien que de très commun, en définitive. Mais hier soir, et pour la première fois, un souffle s’est mêlé au souffle de Barbara sur un plan perceptif global (je l’ai senti sur mes paupières closes tandis que j’entendais celui de Barbara). Plus très conscient, ou plus que jamais (qui sait) je me suis figuré que c’était là le souffle d’un esprit, une femme belle et morte, bienveillante, qui tenait à m’insuffler quelque joli rêve selon une méthode inspirée et répandue chez les esprits. Mais voila, au matin, retrouvant les miens (mes esprits) j’ai vu le rideau se balancer au rythme d’un trivial courant d’air un peu honteux de son tour de passe-passe de la veille. Alors, plus cartésien que jamais, je me suis rendormi bercé par le petit sirocco régulier de Barbara, ce Barbarocco.

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Je me relis et affleurent aux lignes des crabes, des grenouilles, des poissons ; je me demande quel processus inconscient et visqueux peut bien m’avoir choisi pour théâtre, moi que révulse la simple idée de poser le doigt sur l’une de ces créatures humides. Je suis pareillement fasciné par la vase, en quoi je vois une sauce épaisse et féconde, un concentré de vie, un brouet d’humanité que j’ingérerais volontiers malgré mon dégoût du grouillant si quelque autorité me confirmait ce que je subodore : bien plus que le sang d’une jeune vierge, nous aurions là, à nos pieds bottés, de préférence, la source véritable et unique de jouvence. Je souhaiterais également éclaircir, dans un genre voisin, cet autre important mystère : la pierre philosophale. Je vous donnerai probablement à connaître le résultat de mes recherches, si elles aboutissent.

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Échoué en un déplorable caboulot, je me maudis de n’avoir poussé un peu plus loin ma quête d’un endroit où déjeuner. Je relis sans cesse les mêmes lignes de Jack London parce qu’une marmaille malpropre s’agite et piaille horriblement sous le regard débonnaire de ses géniteurs dont la bouche mal entretenue laisse irrégulièrement échapper une interjection vulgaire qui tombe alors sur le crâne de tel Kevin, Bruce ou Nathan hirsute. Je lis et relis sans comprendre. Soudain, malgré le bruit des pleurs débordants de morve des moutards obscurément prescients de leurs désastres à venir, me parviennent de la table voisine les propos d’un type au petit faciès crétin enfiché sur un corps de moineau. C’est d’une sombre histoire de camionnette et de retard sur un chantier mâtinée de menaces adressées à son contremaitre dont il s’agit. Sa grosse femme torturée d’acné l’écoute et se trémousse, troublée par la virilité de son solide compagnon qui ne se laisse pas faire dans la vie. Elle administre des tapes sèches sur la main que leur enfant s’obstine à tenter de fourrer entière dans son nez épaté, tandis qu’il brandit de l’autre une pleine poignée de frites écrasées. Ils sont tous trois si laids  – l’enfant, merveille d’atavisme – , depuis le tréfonds de leurs gorges montent tant de sons ineptes, des aisselles à nu de l’homme refluent tant d’effluves que ce qui me restait d’appétit décanille. Je me lève, me réajuste, et dans mon dos j’entends le petit misérable, somme toute clairvoyant, déclarer d’une voix tout à la fois aiguë et éraillée, dans un français approximatif mais meilleur déjà que celui de ses pauvres ascendants : maman il est pas beau le monsieur. En chemin, je médite longuement sur l’inévitable subjectivité de la perception qu’ont l’une de l’autre les espèces de notre pauvre monde.

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Gustav Leonhardt est mort récemment. Je me souviens qu’il avait dirigé la messe en si mineur de Bach dont j’avais choisi de diffuser des extraits lorsque je me préparais à faire office de disc jockey aux funérailles de mon frère. Je les avais enregistrés sur cassette car à l’église, on avait pas la possibilité de passer des disques compacts (tandis que cela serait possible au crematorium). On loua plusieurs fois ma programmation musicale et j’en fus satisfait car c’était la première fois que j’enterrais mon frère, qui était en outre mélomane. Il était mort broyé par la tôle de la Wolkswagen blanche qui faisait sa fierté quelques jours auparavant. Ce n’était pas beau à voir, même pour un amateur de steak tartare, mais les types des pompes funèbres firent du bon boulot. Maquillé, fourré de neige carbonique, il avait bien meilleure mine qu’à la morgue. Bien sûr il y avait ce creux étrange au niveau du plexus. Un des types me dit qu’ils n’avaient pu faire mieux à cause des côtes brisées. Ils avaient astucieusement placé ses mains sur sa poitrine afin de camoufler le creux du mieux possible. Puis le type se rendit compte qu’ils avaient oublié de lui ôter son alliance, ce qui doit être fait avant une incinération. Les doigts ayant gonflé, ça devint compliqué, à tel point qu’il me sembla entendre un os craquer au moment où le type penché sur le cercueil lança un ah ça y est de soulagement, ruinant les efforts de son collègue qui tentait de faire diversion. À l’église je pleurai pas mal, mais c’était surtout que j’avais les yeux irrités à cause du curé qui agitait l’encensoir juste sous mon nez. Après les éloges d’usage, une petite cousine bien habillée joua d’un instrument à vent, et vint le temps de faire un signe de croix ou, plus sobrement, de toucher le cercueil, et tout le monde se mit à la queue leu leu. J’avais choisi de toucher le cercueil, mais le goupillon m’échappa des mains et roula sur le sol. Il fallut le ramasser, ce qui créa une agitation inutile. Les gens pensèrent que j’étais véritablement effondré, mais c’était que ma vue était brouillée. Dans le cercueil mon frère avait un doigt légèrement relevé. J’ai pensé heureusement que ce n’est pas le majeur, quand même. Devant l’église, de nombreuses personnes, toujours en file, me serrèrent la main et me regardèrent comme si j’étais désormais dépositaire de quelque chose. Au crématorium, la chaine hifi était en panne. Par la suite, et pendant plusieurs années, je fus pris d’une frénésie de vie. Je multipliais les aventures – métaphysiques, sensuelles, géographiques entre autres – car, alors que je vivais les plus belles d’entre elles, je me sentais exister. Durant tout ce temps j’approchais l’âge où il joua les James Dean de pacotille et j’avais encore un grand frère, fût-il mort et réduit en cendres dans une triste banlieue. À présent que je suis plus âgé que lui, je me demande s’il est devenu mon petit frère.

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Au milieu des années soixante-dix mon père m’a lancé, depuis sa chaise dans la cuisine, un concombre qui a fendu l’air, frôlé mon visage encadré de frisettes, et brisé l’un des carreaux de la porte menant au salon de l’appartement à moquette orange que nous occupions ma famille et moi. Ce carreau n’a jamais été remplacé. J’étais si menu que je pouvais me faufiler tout entier au travers du vide qu’il avait laissé, souvent mis au défi d’y parvenir par les adultes bienveillants au scepticisme feint. Puis c’était habituellement l’heure de gagner mon lit, dans la grenouillère rouge que je remplissais à peine, sous leurs acclamations enjouées, enfant de la balle, jeune Houdini. Mais je m’égare, pardonnez-moi. J’ai récemment demandé à mon père s’il avait souvenir d’avoir tenté de m’occire dès ma prime enfance à l’aide d’un cucurbitacé, il m’a répondu (après un silence consacré à la réflexion) : non. Il m’a en retour demandé si j’avais souvenir de lui avoir lancé une pomme en pleine gueule, ce à quoi j’ai répondu : oui. C’était un soir, dans la cour de la maison de campagne, une magnifique trajectoire en cloche. Ma mère, qui était présente lors de cette conversation, n’a rien dit. Peut-être ne nous sommes-nous, elle et moi, jamais projeté de fruits et légumes au visage, ou bien encore craignait-elle que je ne lui demande si elle se souvenait de ceci ou de cela.

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Je ne me souviens plus de son prénom, mais je me souviens qu’il y avait tant de moutons sous le lit que nous nous serions à coup sûr endormis si l’idée nous était venue de les compter plutôt que de plaquer nos lèvres les unes sur les autres avant de les décoller de façon sonore, sans avoir même dardé le bout de nos petites langues dans nos petites bouches de sept ans. Tout le village avait oublié le nom de son père qui n’était plus désigné que par ces mots :  le chômeur, à cette époque et en ce lieu où, à en juger par les murmures qui bruissaient dans son sillage tandis qu’il avançait dans l’unique rue, mains croisées au bas du dos, vêtu d’un sempiternel pull marin, cet état relevait de l’infamie. Mon père qui restaurait notre maison proposa de l’argent au chômeur en échange de son aide, et je fus dès lors amené à voir ce dernier plus souvent qu’à mon tour. Un jour qu’il me vantait la souplesse du bois de noisetier pour confectionner des arcs, durant la pause du midi, mon père contrarié nous fit part de son opinion tranchée : d’accord, le noisetier, mais rien ne vaut la solidité du bois de pommier pour fabriquer des lance-pierres. Et tandis qu’ils énonçaient les mérites respectifs de ces instruments de mort, ne souhaitant blesser ni l’un ni l’autre, si j’ose dire, je maniais une fronde adaptée d’une ceinture verte de judo ayant appartenu à mon frère qui avait gagné le droit d’en porter une de couleur différente. Il faut dire qu’à cette époque on rediffusait Thierry la fronde et Belphégor à la télévision (Juliette Greco masquée n’avait nul besoin d’une fronde, d’un arc ou d’un lance-pierre pour manquer de me faire pisser dans mon pantalon) et qu’il fallait bien songer à se défendre. L’après-midi, je revenais de l’école avec la fille du chômeur et nous jouions dans le grand jardin jusqu’à ce que, sa journée de travail terminée, son père l’appelât par son prénom oublié afin qu’ils regagnassent leur petite maison de bois tout au bout du village, lestés des aubergines, haricots mange-tout, pommes et poires que ma mère insistante leur donnait. Mais un soir, donc, la fille du chômeur et moi-même préférâmes nous embrasser sous mon petit lit plutôt que nous poursuivre à tour de rôle dans le jardin. Dehors, les éclats de voix des adultes inquiets s’élevaient comme autant de petites bulles sonores qui éclataient trop loin de nos petites oreilles rougies par le contact de nos bouches. Une fois découverts, nous fûmes contraints d’abandonner notre château à la toiture de ressorts grinçants puis sommés de nous expliquer devant les barbares mêmes qui en avaient fait le siège. Alors, le chômeur stupéfait arracha sa fille des griffes du satyre de sept ans que j’étais devenu à ses yeux de père et ne revint pas travailler le lendemain. Il ne revint pas non plus le surlendemain, ni aucun autre jour. En classe, ma compagne de débauche était devenue distante. A la récréation, autour du grand tilleul, je voyais des grappes de petites filles ricanantes me montrer du doigt. Je tenais bon en pensant à ma fronde.

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En décembre il fait froid, alors on dégivre, on fait dégouliner sur la carlingue une pâte rose qui calfeutre les reproches des passagers mécontents, bon sang mais on prend du retard, on a peut-être réservé dans un beau restaurant au bord du Danube nous. Dans la vapeur qui occupe ma tête posée sur la tablette, une voix grimpée sur une fréquence que je crains de perdre en déglutissant me serine comme un oiseau : écris, écris que tu n’es pas une éponge mais une pastèque. Alors voila, je l’écris volontiers pour complaire ce compagnon de vol au disque rayé quand bien même je tenais de l’éponge plus que de la pastèque, souffrant plus que jamais d’un mal dont la caractéristique était l’absorption : celle des poils du coude de mon voisin, de l’odeur dedans son être, des patronymes épinglés sur les uniformes Christian Lacroix (Moreau, Leroux), des foulards dépareillés mais toujours bleu-ciel, parfaits pour le ciel, des voix de fer blanc que des gens d’Inde se lançaient d’une travée à l’autre, et puis encore de toutes les heures passées en vol par cette hôtesse (celle qui chausse des lunettes pour lire les billets des passagers), des heures que son mari et ses fils déroulaient pour eux-mêmes à la fin des années soixante-dix dans l’appartement parisien, ces heures durant lesquelles leur voisin veuf promenait parfois son chien en blaguant avec leur concierge (pas encore amputé) commun qui sortait les poubelles peu avant que le camion des éboueurs ne passe le coin de la rue.

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Elle aimerait qu’on lui souffle une question qu’elle pourrait poser à son cadeau d’anniversaire mais aucune joue adulte ne s’emplit. Aussi, livrée à elle même, réfléchit-elle un court instant, le temps pour chacun de songer à ce qu’elle va bien pouvoir demander à la boite de plastique. Confiant, je parie gros avec moi-même sur un classique tel petit garçon est-il amoureux de moi ? Mais, l’air grave et concerné, elle s’adresse à l’oracle fabriqué en Chine : est-ce que Francis va s’en sortir ? Aussitôt, en dépit de la réponse rassurante du jouet, je m’inquiète de ce que cette enfant sait sur mon compte et que j’ignore. Est-ce que Francis va s’en sortir. Puis je me souviens des bouts de papier partout épinglés sur lesquels elle a inscrit Missoquet aime son chat et, dans la mesure où elle n’a pas de chat, je suis (un peu) rassuré quant à la réalité de la terrible maladie qui me frappe, et que l’on me cache.

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Lorsque je regagnai la chambre cent-un, que j’aime tant bien que je l’eusse quittée précipitamment au matin, je constatai avec étonnement qu’une femme, inconnue, de chambre, avait plié mon pull-over neuf avec application et l’avait déposé sur la chaise, devant le petit bureau. Elle avait également rassemblé ma brosse à dents et mon tube de dentifrice dans un gobelet de plastique. Elle avait encore défroissé mon bonnet et rebranché la télévision. Enfin, elle avait soigneusement empilé mes livres. Ceci et cela en sus. Je m’attendais donc à trouver non moins qu’un mot d’amour glissé sous mon oreiller, mais rien. Peut-être ces délicates attentions n’étaient elles que le fruit de mon désordre, plus insupportable encore pour une professionnelle. Mais demain, au fil des couloirs de l’hôtel que je quitterai pour quarante-cinq jours environ, je la chercherai du regard. Au cas où.

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Je fendais d’un bon pas l’un de ces petits matins où le ciel dégouline en confiture d’oranges amères, où les chemins laiteux strient le chocolat des champs fraichement retournés, un de ces matins de campagne où le petit déjeuner peut se prendre à l’oeil pour qui sait voir. Il faisait froid, j’entrechoquais mes mitaines et tapais fort du pied. A la lisière du petit bois, un derrière de lapin s’éloigna comme un ressort souple et furieux. Sur le panneau du cimetière, la rouille continuait son repas sans se plaindre de sa monotonie. Là, Monsieur Li entretenait à genoux les plantes étranges et exotiques qui singularisaient la tombe de sa gentille femme morte au siècle dernier, déjà. Enfant, je rêvais parfois que Monsieur Li, déçu ou trahi par sa propre descendance, m’enseignait les secrets d’un art martial ancestral dans sa maison plantée comme une aiguille sur les hauteurs. Ainsi, lorsqu’il me proposa du thé qu’un thermos tenait au chaud dans la poche de sa veste militaire, je songeai qu’enfin il souhaitait faire de moi son disciple en dépit de ces années durant lesquelles ma condition physique s’était beaucoup dégradée. Assis sur le rebord de la tombe de Madame Li nous parlâmes du temps qui se ramasse sur lui-même, s’élance puis se hâte aux virages tel un bobsleigh, du géant qui créa les étoiles en jetant par dessus son épaule les miettes du pain de son dernier repas, et d’autres choses de moindre importance. Enfin je lui fis part de mes travaux du moment, qui consistaient à rassembler plusieurs espèces de grenouilles autour de la mare du jardin. Plus tard, il s’agirait d’en capturer quelques unes pour les placer dans des boites imperméables au son afin que leur chant ne monte que lorsque j’en lèverais le couvercle au moyen de ficelles actionnées par les touches d’un gros clavier. Monsieur Li, qui venait de me demander si j’entendais composer, approuva ma modestie d’un signe de tête tout asiatique lorsque je répondis que je serais déjà bien heureux, dans un premier temps, de réussir l’arrangement des variations Goldberg pour grenouillard. Ceci me sembla constituer un heureux présage quant à la possibilité qu’il m’enseigne son art. Sur le chemin du retour, j’aperçus des oies qui volaient en une géométrie simple et admirable. Une fois rendu, je pensais longtemps à elles.

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Je contais récemment à l’ami avec lequel je dînais la terrible histoire que voici : âgé d’une dizaine d’années environ, je demeurais dans une ville sans charme de la région parisienne où, n’ayant pas de petits camarades, j’occupais mes loisirs à effectuer une libre adaptation du roman de Jules Verne, Le tour du monde en quatre-vingts jours. L’écriture de cette fiction, qui mettait en scène deux jeunes adolescents devant très rapidement faire le tour du pays, et que j’avais astucieusement intitulée Le tour de France en quatre-vingts heures, n’était vraiment pas de tout repos. Aussi, un jour que je reprenais quelques forces tout en cherchant l’inspiration, nos deux héros étant bloqués dans une barque du côté de Dunkerque sans que je sus comment les sortir de ce mauvais pas, je traversai un chantier au beau milieu duquel la pluie, incessante depuis des jours, avait donné naissance à une grande flaque dans laquelle, fait étrange, nageaient de nombreux têtards. J’en capturai aisément plusieurs au moyen d’un bocal ramassé sur place, et de retour chez moi je plaçai soigneusement mes petit protégés dans une bassine de plastique rouge remplie d’eau. A présent que j’avais charge d’âmes, ma vie était plus riche et de ce fait mon roman avançait au mieux. Entre deux chapitres, je n’aimais rien mieux que regarder mes têtards nager de cette façon n’appartenant qu’à eux, vraiment, et j’ose affirmer qu’avec le temps, je devins capable de les différencier, si bien que chacun hérita d’un nom dont je n’ai malheureusement plus souvenir aujourd’hui, à l’exception de celui du petit Paolo qui était rapide comme l’éclair. Je dois avouer que j’ignorais alors, en dépit de quelques recherches, comment nourir au mieux ma petite bande d’amis, et c’est pourquoi, lorsque nous partîmes en vacances mes parents et moi-même je me contentai de jeter dans la bassine rouge une importante quantité de mie de pain. A Royan je pensais souvent à mes têtards, me prenant à rêver qu’ils seraient devenus de petites grenouilles que j’aurais tout loisir d’apprivoiser à mon retour. Lorsqu’enfin nous rentrâmes, je me hâtai dans le couloir menant à ma chambre où je trouvai, en guise de grenouilles, un couvercle de pain moisi clairsemé de points noirs immobiles couvrant toute la surface de l’eau que contenait la bassine rouge. Non seulement mes têtards n’avaient pas mangé le pain, ce qui se comprend aisément au regard de leurs habitudes alimentaires, mais encore ce dernier les avait-il empêchés de respirer à l’air libre avant de constituer, en définitive, leur linceul. J’achevai là ma funeste histoire, les yeux humides et craignant que mon ami ne moquât ma sensibilité exacerbée. Au lieu de quoi il reposa doucement la fourchette qu’il se préparait à porter à sa bouche, et, la voix brisée, me narra cette fois où, alors qu’il avait du s’absenter pour plusieurs jours, d’impitoyables fourmis s’étaient livrées à une attaque en règle des vers à soie sans défense qu’il conservait précieusement dans une boite de carton qu’à son retour il retrouva vide et maculée de sang ; l’évocation de cet horrible Fort Alamo finit de sceller notre amitié.

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Je viens d’achever la lecture du dernier roman de Luciano Forse, I viaggi di Tancredi, dont le héros, un certain Tancredi Sospetto, décide un beau matin de quitter l’université de Bologne où il étudie la musique ancienne, avec peu d’assiduité, il faut bien le dire, désireux qu’il est comme beaucoup de jeunes personnes de vingt ans de partir à la découverte du monde. Désargenté mais astucieux, il a cette idée géniale et un peu loufoque de s’expédier lui-même en Argentine par colis postal. A Buenos Aires sa candeur lui vaut quelques désagréments et on l’abandonne même à demi-nu dans la Pampa où son inexpérience des choses de l’amour manque de lui être fatale. Aussi en proie à une grande déception décide t’il de s’expédier à Macao où il devient croupier, puis à Bombay où des intouchables lui enseignent le vénérable travail du cuir. Passé maître dans l’art de voyager dans des caisses toujours mieux aménagées, il s’envole encore vers Paris, où il devient gigolo pour dames, fait des sauts de puce ici et là, puis atterrit enfin à Sidney où, partageant la vedette avec un wombat apprivoisé doté de pouvoirs très particuliers au sein d’un cirque itinérant, il fait fortune en dépit de son incapacité totale à intriguer. J’ignore pourquoi le traducteur de ce beau roman picaresque et initiatique a opté pour ce titre très réducteur et donc trompeur, Le soutier, peut-être faut-il y voir l’une des raisons de l’insuccès du livre en France, même s’il y en a une autre, la principale : il n’existe pas en réalité.

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Je n’ai plus beaucoup de temps pour les promenades car je travaille d’arrache-pied à l’élaboration des plans d’une machine extraordinaire (mais très complexe) qui servira à capturer les nuages, rien que ça. Lorsque je l’aurai construite, n’importe qui pourra aller à la chasse aux stratus et aux cumulus comme d’autres vont à la chasse aux papillons, et ce sera alors à qui réalisera la plus belle composition de nuages miniatures, on pourra dire lors du premier rendez-vous, en poussant une petite boite rectangulaire et transparente, d’un ton un peu nonchalant, à l’issue d’une pleine semaine à guetter en secret les plus jolis, matin et soir, je t’ai attrapé ces quelques nuages sur le chemin, j’espère qu’ils te plairont, en prenant tout de même garde de ne pas parler trop fort pour ne pas peiner les nuages de lait si l’on est au café. Bien sûr on aura parfois les poches un peu mouillées à cause des petits trous dans la boite, mais ça sera tellement joli ces petits nuages rebondissant contre les parois avec un bruit de coton. Il faudra évidemment bien faire attention au soleil, avec tous ces nuages en moins dans le ciel, et d’ailleurs il est bien évident qu’on ne pourra pas chasser les nuages n’importe où et n’importe quand, mais comme j’ai déjà beaucoup de travail avec les plans de la machine, j’entends ne pas trop me disperser en songeant dès à présent aux conséquences environnementales, industrielles, poétiques etc. de son utilisation (mais peut-être Oppenheimer disait-il la même chose, et puis finalement, voila).

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Un de ces matins récents où j’évoluais sur cette bande étroite que se disputent depuis toujours sommeil et conscience, et qu’il fut sage de ce fait de déclarer une fois pour toutes no man’s land afin d’éviter des conflits par trop lourds de conséquences dans l’esprit des hommes, même si malheureusement personne ne sait qui le fit ni quand, je me faisais cette réflexion que le monde, du moins l’humanité, pouvait se diviser assez simplement en deux parties d’inégale importance : celle qui pourrait pleurer d’humilité à la vue d’un saumon musclé et furieux tout juste arraché à l’eau vive à l’issue d’un combat long et épuisant, et celle, trop occupée, qui n’y songerait point. Au réveil, j’attribuais à tort cette idée à Jim Harrisson, écrivain spécialiste de la pêche, lequel aura peut-être l’amabilité de me la rendre puisqu’après tout, c’est la mienne. Un peu plus tard, je songeai aux goujons qu’enfant je n’attrapais jamais, dans la rivière qui coulait au fond du jardin, faute de me résoudre à percer le corps d’un ver de terre de part en part au moyen d’un hameçon. Une fois pourtant, j’en pêchai un, qui s’était pris, bien malchanceux, dans un noeud de ma ligne emmêlée, que le courant avait rendu coulant. Une autre fois ce furent de petites anguilles qui se trouvèrent là, toute prêtes à être cueillies, et sans ver encore, au pied de l’arbre dont les racines trempaient dans l’eau, mais qui me glissaient entre les doigts jusqu’à que j’enfouisse mes mains gelées dans mes chaussettes d’ores déjà trempées. Rien de bien méchant pourtant, à côté de ce livre posé ouvert devant moi sur la table, qui semble l’intriguer jusqu’à ce qu’elle me demande je peux vous demander ce que vous lisez, et comme je sais que c’est une façon de le demander déjà, qu’une fois que j’aurai répondu par l’affirmative elle ne le demandera pas vraiment, je replie promptement la partie gauche du livre pour qu’elle puisse en lire la couverture, de haut en bas : Ernest Hemingway, et plus bas, en plus grosses lettres rouges, Le vieil homme et la mer, en dessous traduit de l’américain par Jean Dutourd, Roman. Elle me dit qu’elle ne l’a jamais lu, et je lui réponds que moi non plus, même si j’ai commencé. Je voudrais le lire en version originale, ajoute t’elle, et moi aussi si j’en étais capable. Elle sourit, puis sourit à nouveau en posant mon verre sur la table. Dehors il pleut encore, la radio passe une drôle de version de Take Five. Je lui souris, mais tristement, car la pluie vient de me faire penser à ce jour où, dans un bel aquarium, le plus gros de mes poissons exotiques, originaire du lac Tanganyika, avala tout rond le plus petit sous mes yeux, à l’exception de la nageoire caudale d’un joli bleu ciel qui, longtemps, dépassa de sa bouche tandis qu’il louvoyait.

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Lorsque j’étais enfant, en vacances chez ma grand-mère, sa mère, mon père m’engagea dès les premiers temps de ce séjour béarnais à élire au jardin, tout comme lui même le faisait, une vilaine plante, si possible nuisible, sur laquelle chaque soir uriner dans le but de l’occire. Si nous n’estimions pas vraiment intéressant de nous livrer à une véritable compétition en raison de contingences sur lesquelles nous n’avions pas prise, telles la différence de nos constitutions ou la faculté de résistance propre à chaque plante, une gentille petite rivalité se glissait tout de même entre nous, comme une fée, tandis que, côte à côte, nous pissions aux étoiles, qui sur son pissenlit qui sur son chardon, moi toujours à la droite de mon père. Je me gavais d’eau lors du repas vespéral, sous son regard bonhomme et celui inquiet de ma mère, et lui, mon père, le moment venu, faisait mine d’être trop ivre pour atteindre sa cible, arrosait son pourtour tout en se répandant en exclamations qui me faisaient rire et déviaient mon jet. Au fil des jours, bien sûr, ma plante jaunissait mieux que la sienne ; un soir nous la décrétâmes morte et moi vainqueur avant même que d’ouvrir nos braguettes. Enfin, puisqu’il fallait bien se soulager malgré tout, nous vint l’idée de croiser nos jets d’urine comme d’autres croisaient le fer lors de duels épiques, et ce jeu que nous désignâmes par la suite sous le nom de les épées nous amusa bien encore quelques années. Si tu as un fils, tu joueras aux épées avec, et tu te souviendras, me disait-il souvent. Je me souviens quand même.

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Je venais de prendre une fuite mesurée lorsque, marchant, je vis une femme tomber de vélo puis heurter le sol à l’exact moment où je ressentais quelque part dans l’hémisphère gauche de mon cerveau une sensation similaire à celle qu’aurait produite une étincelle échappée de la tête d’une allumette juste craquée. N’importe qui aurait tiré une petite ligne mentale entre ces deux évènements, ou même, s’il avait osé, un petit lien de cause à effet, et c’est ce que, n’étant pas le premier venu, je ne fis précisément pas. Curieux mais avant tout rigoureux, je focalisai plutôt mon attention sur un second cycliste et pensai tombe ce qu’il fit immédiatement et sans étincelle. C’est les rails du tramway ça lui lance une femme sur le trottoir, non c’est pas les rails répond le cycliste, je le félicite mentalement pour sa clairvoyance et m’éloigne, trottant car toujours en fuite, savourant mon pouvoir mais projetant déjà de n’en user qu’avec discernement.

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L’année de mes cinq ans je tentai d’assassiner Monsieur Rabagliato, le factotum de la résidence des Yvelines dans laquelle, au cours des années soixante-dix, mes parents louaient un appartement dont la moquette était orange. Plus que sur le mobile d’un tel meurtre, Monsieur Rabagliato me semblant alors très gentil encore qu’un fort accent rendit ses propos inintelligibles et empêcha d’être totalement affirmatif sur ce point, je m’interroge aujourd’hui sur la naïveté des procédés que je mis en oeuvre pour le commettre et, partant, sur l’éventualité que je pus souffrir à cette époque d’un -léger – retard intellectuel. Et qu’on en juge, puisque je tentai en effet, dans un premier temps, de provoquer une chute qui lui serait fatale en fichant dans la pelouse, devant chez lui, deux bâtonnets que reliait une fine cordelette, fragile ensemble camouflé à grand peine que, tel un Gulliver, il entraîna dans sa marche sans même en avoir conscience. Je crois me souvenir que le soir, j’en pleurai. J’imaginai par la suite quelque procédé plus radical et me postai régulièrement, après l’école, sur une sorte de petit pont en dessous duquel j’attendais que Monsieur Rabagliato passât, ce qu’il ne fit jamais, afin de lâcher sur son crâne une trousse bleue emplie de quelques cailloux bien trop légers pour que le choc put entrainer sa mort. Je l’ai dit, il est possible que j’aie alors connu une régression de mes facultés mentales liée à la fréquentation de pourtant rares camarades occupés à des jeux idiots, ainsi qu’à la terreur que m’inspiraient des individus plus âgés m’ayant pris en grippe et ne craignant pas de me molester à l’occasion. Je regrette de ne point disposer de plus de photographies de ma petite personne aux cheveux bouclés du temps de ces innocents jeux d’enfants meurtriers. Pour tout dire, je n’en ai qu’une, sur laquelle je figure juché sur un petit vélo blanc, devant le bac à sable de la résidence, vêtu d’un gilet bicolore de grosse laine, à mes côtés se tenant un petit garçon noir et moins mignon que moi appelé Medhi. Peut-être faut-il rechercher dans cette insuffisance d’images figeant sur papier mon apparence physique ici ou là, linéairement, au cours de son évolution, l’origine de mon incapacité à ordonner mes souvenirs chronologiquement, si ce n’est bien entendu fonction de jalons grossiers et arbitrairement posés autour desquels ils viennent s’agglutiner sans ordre. Le jalon de mes cinq ans fait ainsi office de papier tue-mouches pour, non exhaustivement : les tentatives de meurtre sur Monsieur Rabagliato, le carreau brisé me permettant de franchir la porte du séjour dont la poignée était trop haute, le concombre que me jeta mon père, la fourchette que je jetai à mon frère, mon pyjama rouge, les gribouillis sur le papier peint de ma chambre, une escalope mangée dans ma tente de peau-rouge. Il en va de même pour les quelques autres jalons qui attirent à eux des souvenirs en grappe qui pourtant se rapportent, fatalement, à des évènements qui prirent place successivement entre ces bornes temporelles, dans un ordre précis à défaut d’être logique. Aurais-je à l’inverse le sentiment d’avoir été privé de ma liberté de poser mes jalons temporels où bon il nous aurait semblé, à mon inconscient et à moi-même, si j’avais eu pour mère une Sally Mann ou pour père un Ralph Meatyard, je l’ignore. Toujours est-il que Missoquet semble se plier de bonne grâce à l’entreprise de documentation dont elle est l’objet que j’ai entamée au cas où, comme le démontre cette photographie que j’ai intitulée « Missoquet accepte de mettre un sac de papier sur son visage pour peu que j’arrête de lui parler de Ralph Eugène Meatyard ».

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Ssouvent, rêves et réalité me font l’effet de constituer les deux extrémités d’un gros caramel mou entre lesquelles s’étireraient, plus ou moins, des filaments, fonction de leur éloignement. Que je fournisse un effort trop important, une fois éveillé, pour me souvenir de mon rêve que voici que c’est comme si je tirais d’un coup trop sec sur le bout de caramel de la réalité, rompant les filaments, de plus en plus ténus et fragiles à mesure que le temps passe, qui le reliaient au bout de caramel des rêves. D’autres fois le caramel des rêves est si proche du caramel de la réalité que je n’ai à prendre aucune précaution particulière quant à leur maniement et, partant, à l’état des filaments qui les conservent attachés l’un à l’autre. Ainsi de ce rêve encore très net en mon esprit, dans lequel j’avais prêté, à sa demande, mes cheveux à une femme, laquelle officiait derrière un comptoir sans que je fusse du reste en mesure de déterminer son exacte occupation, barmaid, employée de caisse, bibliothécaire, mais dont je pouvais apercevoir avec déplaisir et inquiétude, puisqu’il était mien en réalité, le début de calvitie toutes les fois où elle me tournait le dos.

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En écrivant, en photographiant, je fais naître dans votre esprit, parce que je le veux, des images qui vous appartiennent également puisque surgies en vous ; en réalité, nous sommes tout simplement les coauteurs d’une oeuvre de collaboration et je vous propose, chers partenaires artistiques, d’à présent donner vie à des frites. Je ne suis pas naïf, je sais que les frites n’ont pas d’organes et ne peuvent pas vivre, mais pourtant, il y a plus de dix ans de cela, j’ai changé le destin tout tracé d’une frite de cette façon : je m’en suis saisi, j’ai fiché en son travers une frite plus petite en guise de bras grands ouverts, puis j’ai appuyé la grosse frite, en position verticale, contre le rebord de la barquette de plastique dans laquelle se trouvaient toutes les autres frites. Cette frite est donc devenue, par ma seule volonté, un fantastique orateur qui lui-même a changé la vie de toutes les frites de la barquette, un petit bout de pomme de terre devenu vivant dans mon esprit et à présent dans le votre bien des années plus tard. Je n’ai malheureusement pas conservé cette photographie, que j’avais intitulé « Martin Luther Frite discourant sur les droits des frites » et c’est pourquoi j’illustre mon propos avec une seconde photographie, bien plus récente, fort logiquement intitulée « Martin Luther Frite n’est plus ». Ce jour là, je ne suis pas intervenu dans la vie des frites, me contentant d’imaginer qu’elles vivaient dans un ghetto, à l’écart de la ville, qui avait été récemment le théâtre d’une sanglante répression comme l’écrivent les journaux. Je n’ai pas grand chose d’autre à vous dire sur la vie des frites, d’autant plus que je suis assez satisfait de notre oeuvre de collaboration que j’aimerais que nous intitulions, vous et moi, « Frite vivante ». Peut-être m’objecterez-vous  que ce n’est pas parce que vous pensez à une frite que celle-ci est vivante, mais je vous répondrai que cette frite est probablement la plus vivante de toutes les frites puisque non seulement vous y pensez en ce moment même mais qu’encore votre esprit l’associe à un grand homme. D’autre part, si cela devait vraiment vous gêner de penser à ce genre de choses, je ne vois aucun inconvénient à demeurer discret sur ce point.

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Elle court à demi-nue autour de la piscine en hurlant on va tous mourir, on va tous mourir mais ses lunettes de soleil et de plastique, en forme de fleur, ainsi que ses cinq ans, ôtent à cette prophétie tout caractère véritablement effrayant. Je la regarde faire et repense cette fois où, complétant à tour de rôle les phrases que chacun de nous laissait délibérément en suspens, car il s’agit d’un jeu, nous avons inventé une histoire dans laquelle il était question d’un papillon tombant amoureux d’une fleur sur laquelle il s’était posé, et cet amour était du reste réciproque. Ce papillon étant marié, il ne pouvait embrasser la fleur, ce que celle-ci comprenait fort bien. Mais au moment de s’envoler, le papillon ne songea pas qu’il gardait sur lui le parfum de la fleur et son mari, également papillon, jaloux pour avoir senti la fleur sur les ailes de son conjoint, lui refusa à jamais l’accès à leur foyer. Le papillon ainsi chassé voleta aussi vite qu’il le put vers la fleur, à la fois soulagé et anxieux car leur amour était désormais possible, mais celle-ci, folle de chagrin, s’était laissée toute entière aspirer par le sol peu de temps après leur séparation, qu’elle pensait définitive. Une autre fois, dans une autre histoire, un pot de peinture rose abandonné était à la recherche d’un nouveau foyer et rencontrait par extraordinaire un homme qui souhaitait justement repeindre la chambre de sa fille en rose. Bien évidemment, il demanda au pot l’autorisation de puiser dans sa peinture. Tu pourras vivre avec nous après ça, lui répétait l’homme. Le pot de peinture, tenté mais pragmatique, s’inquiétait de la superficie des murs de la chambre de la fillette car sa précieuse peinture rose lui était vitale, comme à nous le sang. Lorsque je lui ai demandé si le pot de peinture rose allait risquer sa vie pour retrouver un foyer, j’ai réalisé qu’elle ne disait plus je sais pas quand elle n’avait pas la réponse à une question, mais haussait désormais les épaules avec une charmante asymétrie, l’une de ses paumes orientée vers le plafond, perpendiculaire à son petit avant-bras, et disait aucune idée avec l’air d’avoir toujours fait ainsi. Je n’ai aucune idée du moyen de l’empêcher de grandir encore.

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Quelque part dans le Dorsoduro, un petit crabe dont j’ai déjà parlé en d’autres circonstances tente de s’extraire en s’arrimant au rebord d’une marche creusée le long du rio, mais toujours la lagune olivâtre le reprend puis le restitue, avec un joli clapotis. Un instant, j’ai l’idée de me saisir délicatement de l’une des minuscules pinces qu’il me tend et de le hisser hors de l’eau, délicatement, comme on ôterait un moucheron du coin de l’oeil d’une jolie fille aux yeux verts, mais je me ravise de peur de déranger la possible naissance d’un mythe sisyphéen crustacé. Le soir je songe à ce crabe face aux larges tranches de chair de ce bar destiné à nous être servi en carpaccio, je regrette de ne l’avoir pas tiré de la lagune, empoché, promené, sur le Rialto que les crabes voient toujours par en-dessous, avant de le relâcher, petit Galilée aux ommatidies pleines de perspectives inédites à décrire à des habitants de la lagune sceptiques, parmi lesquels certains le croiraient. Une fois enivré par l’unique vin de Venise, me voici invectivant Barbara au motif que, se refusant à m’imaginer en Berlusconi, elle tue la littérature, et mes éclats de voix me valent un sgroppino offert par le patron en contrepartie duquel je n’ai qu’à cesser d’effrayer les clients de son restaurant, que je finis par quitter en promettant de revenir. Dehors, j’urine dans le grand canal, déclamant des vers dans le but de me faire pardonner d’une Barbara revancharde et entêtée, au point de refuser de me parler, mais dont les dents, accrochant un morceau de lune ou d’ampoule, la trahissent alors qu’elle tente de dissimuler un sourire. Mes souvenirs de Venise se manifestent dans une totale indiscipline. Tenez, voici qu’arrive celui du vénitien en pyjama qu’il faut réveiller en frappant longtemps à la porte de l’immeuble, qu’il a fermée à double tour, songeant que nous étions rentrés alors que, égarés depuis des heures, nous flânions d’un sotoportego à l’autre. Il faudrait tout de même que je vous parle de ce garçon à la grenouille.

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Mon père m’a souvent raconté l’histoire de ce vieil homme de son village que tout le monde appelait Colombo car, marin de métier, il avait voyagé jusqu’à Ceylan et demeuré quelque temps dans la ville du même nom. Il se contentait de bien peu dans une toute petite maison où les enfants – dont celui qui allait devenir mon père – qui avaient le temps d’apprendre à lire avant de devenir gardiens de troupeaux à temps plein lui apportaient quelques vivres après l’école en échange de quoi Colombo leur parlait de bateaux à voiles et de pays très différents de leurs Pyrénées. Un jour, Colombo se mit en quête d’un fusil afin de se débarrasser définitivement d’un chat qui, pour une raison que j’ignore, car l’histoire ne le dit pas, lui causait du désagrément. Fort apprécié dans le village, il n’eut pas grand mal à trouver un voisin qui lui prêta un bon fusil, qu’il plaça astucieusement sous son menton avant d’appuyer sur la détente, non sans avoir pris soin de préciser, à l’attention de qui en douterait encore, au moyen d’une note manuscrite posée sur la table de la cuisine, face à ce qui restait de lui : « Le chat c’est moi ». J’ai toujours aimé cette histoire, que je réclamais souvent à l’heure du coucher, imaginant un Colombo délicat et soucieux de se faire pardonner, par ce trait humour, le travail que n’allait pas manquer d’occasionner le nettoyage de sa cuisine. Fameuse idée, en vérité, que de tourner sa mort en histoire drôle que même des inconnus ont plaisir à raconter des décennies plus tard.

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Je l’ai choisi dans la liste car son patronyme est quasiment identique au mien. Je lui parle doucement au téléphone, me demandant si ce vieux briscard du son, déjà en consultation, se fait une idée de l’état de fraîcheur des oreilles de ses futurs patients au travers du combiné. J’entends le marteau-piqueur. J’entends le tramway. Mais je me fie de plus en plus aux vibrations sous les lattes du plancher de mon salon. Le moindre brouhaha me fourre les oreilles de coton. Je ne veux pas prendre trop vite l’habitude de feindre d’avoir entendu, comme ces distraits délibérés qui ne veulent plus déranger, alors, les yeux plissés, le visage un peu jeté vers l’avant, grimaçant mais pas trop, je dis aux gens ce que j’ai réellement entendu. Comment, tu as éclairé le topinambour, eh bien quelle drôle d’idée. De l’humour. De l’esprit. Bien souvent, ils rient et, c’est le plus important, prononcent à nouveau les mots qui se sont évaporés entre leur bouche et mes oreilles dont les tympans n’ont désormais qu’un seul but. Parfois pourtant, l’agacement de Barbara me rappelle le mien à l’encontre de mon père à qui je reprochais en substance de ne vouloir entendre, et alors je n’ai plus seulement honte de n’avoir pas entendu, mais également d’avoir été si peu patient. On récolte ce que l’on sème. On caracole sur la Seine.

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Il existe près de la maison dans laquelle j’ai passé une bonne partie de mon enfance un endroit dans la forêt parsemé de gros rochers que les gens du coin ont, à la suite d’un effort d’imagination, appelé Les Roches et où je m’amusais souvent avec des camarades, souvent d’école, souvent de mon âge. Suivez le sentier tracé au fil des années par des milliers de passages à pied et à bicyclette, souvent de type BMX, du moins à l’époque dont je parle, sautillez de petite roche en grosse racine, ne vous inquiétez pas si vous en loupez une, le tapis d’aiguilles de conifères au sol amortira votre chute comme elle réduit le bruit de vos pas lorsque vous tendez une embuscade, puis arrivez jusqu’à la rivière qu’enfant, j’avais détournée dans le but d’inonder le jardin d’un riverain déplaisant. Avancez donc jusqu’au petit pont, mais ne l’empruntez pas jusqu’au village voisin où j’allais acheter pain et bonbons, regardez plutôt vers la droite, oui là, sacrée montée n’est-ce pas. Je croyais tout connaître de cet endroit, Les Roches, mais je n’ai grimpé ce chemin qu’une fois, il y a environ trois ans. Il débouche sur un très grand plateau bordé de jolis arbres, au milieu duquel il y a un enclos délimitant la zone au sein de laquelle un cheval, présent ce jour-là, est autorisé à évoluer seul. J’ai longtemps regardé ce cheval, tendu toutes mes pensées en arc vers la tâche de son front, au rythme de la petite pluie qui jouait de la batterie sur ma capuche, lui disant, en pensée, donc, si tu m’entends, bouge les oreilles, fais un tour sur toi-même mais lui de demeurer immobile, feignant de ne pas recevoir mes instructions, ou ne les recevant pas. J’ai en pensée tourné un bouton afin de devenir le récepteur des éventuelles pensées du cheval plutôt que d’émettre les miennes, et j’ai immédiatement pensé à une certaine fille vivant à cinq cent kilomètres de là. Conscient de la faible probabilité que le cheval m’envoie l’image de cette fille, mais désireux de n’écarter aucune hypothèse, je lui ai téléphoné et lui ai décrit ce cheval avec le plus de précision possible, afin de m’assurer qu’ils ne s’étaient jamais rencontrés, ce qui était le cas. La reste de la conversation ayant été assez terre à terre, et même désagréable, je ne vous ennuierai pas avec. J’aurai bientôt l’occasion de me rendre à nouveau sur ce plateau où, peut-être, ce cheval sera toujours dans son enclos et je ne manquerai pas, alors, de lui donner quelques nouvelles, et de lui en demander, depuis le temps qu’on ne s’est pas vus.

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Le matin était encore très petit lorsque je me suis éveillé. J’ai fixé le plafond que je n’étais pas, dans un premier temps, en mesure d’apercevoir en raison de l’obscurité. J’ai mentalement fredonné un air du chanteur français trop tôt disparu Pierre Bachelet tout en frottant de la paume de la main gauche mon oeil gauche que déforme actuellement un orgelet. J’ai fait pivoter ma tête vers la gauche où Barbara, tiède et endormie, couinait doucement en remuant les membres de façon désordonnée, petit chiot rêvant assurément de quelque course folle, oreilles au vent et gueule en filet à papillons. A son réveil pourtant, alors que je l’interrogeais sur la teneur du songe qui l’avait tant agitée, elle m’indiqua avoir rêvé que j’avais été la victime d’un rapt crapuleux à la suite de quoi, quelque peu affolée, elle se lançait à ma recherche. Je me plais, depuis, à délayer son rêve dans celui que je lui prêtais, imaginant que si un gredin me privait de ma liberté constitutionnelle d’aller et venir, elle se laisserait, tel un chiot, mourir de malheur sur ma tombe vide. 

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Des lumières orangées volutèrent via le vasistas, se cognent, rebondissent contre les murs blancs, s’appauvrissent de quelques stirules au passage, planent un peu, puis se posent finalement sur le lit comme des daneberges au jardin, un soir d’été. Le drap blanc ainsi rehaussé ourlonde gentiment sur sa peau, ses paupières vitillent sans relâche : elle rêve, et je crains que les motos qui torpèdent là-bas sur le boulevard n’éclaboussent la chambre, ne l’éveillent et disrulent la mesmérasie qui flotille. En d’infinies contorsions, mesureux du poids de mes gestes, je m’extrais et gagne le salon où la croix lumineuse et parfaite au plafond me guide plus sûrement que tous les topofires mal assortis des appareils ménagers. La façade du réfrigérateur gloutonne mon verre et l’emplit d’eau fraîche, des bouteilles vides sur des tables m’expliquent le douloureux battèlement de mes tempes dans un chuintement d’aspirine puis un picotement avant que je ne m’en retourne vers la chambre, prenant soin d’éviter de peser sur les lattes du plancher qui cristèrent pourtant se croyant à Ninjo-Jo. Debout dans l’entrebaillement je réalise qu’au souffle régulier de cette Ophélie répond désormais le ronronnement de la chatte venue tirer profit de la tiédeur de sa peau, c’est un tableau, Ophélie au félin, pâle et les cheveux en désordre. Le jour vestoque à peine, la pluie fine fait doucement clapiner les tuiles et m’envoie l’envie de voir le soleil rampéder sur les pavés humides de la place. Tremblotant, je trabule le coeur léger jusqu’au grand café où les garçons sont mal réveillés – je le vois à leurs rêves trop récents qui dégoulinent de leurs yeux – et je m’assois près de la fenêtre au son tapricant des percolateurs. Sur la place des chiens sautillent, dansent l’un en face de l’autre, jopèlent avec de ces élans de joie, se fornosent puis partent en des courses endiablées. En terrasse, les gouttes de pluie s’écrasent et font la course sur la ferraille. Toutes les choses baignent dans une légère et rassurante topeline. Je me saisis du livre qui déforme ma poche au moment même où une petite tasse éclot au beau milieu de ma table, j’en lis quelques lignes, difficilement, car la pensée que là-haut le tableau n’est peut-être déjà plus se dresse, m’attriste, considérablement, jusqu’à priver de goût le café que je bois, jusqu’à déchirer la topeline, et je prends conscience que toujours je crains ce temps qui ganule les choses et les gens, encore et encore, moi qui ne fais que trottiner dans son sillage, rêvant qu’il fasse une pause, lui ce marcheur infatiguable.

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Le grenier aménagé en atelier de ?cette maison bâtie sur une île, en Italie, était magnifique et c’est pourquoi nous avions envisagé Barbara et moi de la louer, d’autant plus que Carole Bouquet y avait récemment séjourné et que j’avais le secret espoir d’y trouver un de ses longs cheveux oublié là. Une fois dehors, j’avais ?demandé à Barbara de sortir du champ avant de photographier la maison, après avoir tourné deux fois autour, et c’est tout naturellement que j’intitulai la photographie « Barbara n’est pas devant la maison insulaire en Italie ». Je persistais récemment, en dépit du poids de mes paupières, dans la lecture de ce beau journal personnel débordant de filiation, de Dieu qu’on ne peut nommer et d’amis morts écrit par un autre des années avant ma naissance car j’espérais secrètement, comme pour le cheveu de Carole Bouquet, puis m’en convainquais au fil des lignes, qu’à la page qui porterait la date du jour où je suis né je trouverais un fameux secret laissé à mon intention par son auteur inconscient et guidé par quelque principe supérieur et transversal. Et je m’appliquais à lire chaque mot comme un bon petit garçon, ne voulais sauter aucune page de crainte que le secret, s’il en était un, et j’étais désormais certain qu’il en serait un, ne soit privé de toute efficacité car non mérité. Mais rien de rien à la date du vingt-six avril sinon une nouvelle supplique à un Dieu totalement sourd, à moins que le secret, en ce cas déjà éparpillé au fil des dates précédentes, ne tint précisément dans ce silence. Mais non, le voici qui arrivait finalement quelques pages plus tard, et il tenait en trois points qui étaient également trois raisons pour lesquelles il fallait faire preuve de pitié. Mais c’est un secret, et vous comprendrez que je ne puisse vous le révéler.

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Tout tramway bordelais passe à un moment ou à un autre à quelques mètres de mon petit balcon accroché au premier étage d’un immeuble sur les quais, d’où je peux, lorsque les conducteurs ralentissent et sonnent la cloche, non seulement dénombrer les voyageurs avec exactitude mais aussi détailler leurs visages à toute heure fatigués, tandis que ceux d’entre eux assis à la fenêtre de leur wagon, les yeux légèrement levés, scrutent le mien. C’est alors que je pense par exemple qu’un fil de pêche ou d’araignée, invisible et éphémère, relie nos orbites, ou bien encore que mon cerveau dégouline dans le leur à travers nos yeux ouverts en raison de l’inclinaison de nos regards. Il m’arrive aussi, bien entendu, d’imaginer qui ils peuvent bien être, d’où ils viennent et ce qu’ils feront après être descendus à leur arrêt, mais ceci est tellement commun que je chasse vite cette pensée ou la laisse dégouliner dans l’esprit d’un des voyageurs, c’est selon. Parfois encore, je songe que parmi les passagers de tel tramway, il en est qui, c’est statistique que voulez-vous, mourront avant même les fêtes de fin d’année, alors je fais vite mes petits calculs pour savoir combien, puis, imaginant qu’il me revient la charge de choisir les infortunés, ceux-là dont je ne pourrai plus pêcher les orbites dans le virage vers le Cours d’Alsace et Lorraine, qui n’auront jamais le loisir de me restituer les dégoulis de mon cerveau dont peut-être ils ne voudraient plus, tout investi de ma mission, qui dure sur plusieurs tramways, je tente d’être statistique, impartial, sinon détaché.

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J’éprouve les pires difficultés à sélectionner parmi les photographies que j’ai prises à Venise celles qui, mises les unes à la suite des autres, pourraient constituer une série cohérente, et n’est que justice puisque je me souviens fort bien que, sur place, je pointais mon appareil sur tout et n’importe quoi en me gargarisant du plaisir nouvellement retrouvé de photographier sans penser. C’est donc après avoir sué sang et eau que j’ai, enfin, pu montrer seize images à Barbara en guise de projet, mais cette dernière a décrété que cela ne fonctionnait pas – ce que je savais déjà – m’offrant ainsi l’opportunité de l’insulter et de lui faire porter la responsabilité de mon impuissance, prétendument liée à la terrible influence qu’elle aurait sur ma créativité. Il est pourtant tout à fait évident que la série est déséquilibrée par la surabondance d’images récoltées sur les Zattere, dont celle-ci.

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Au Cap Ferret, lassée de jouer sur le sable, Missoquet regagne le ponton et, indifférente, fixe l’horizon en quête de réponses aux questions d’importance qu’elle se pose et que j’ai éludées. Quelques semaines plus tard, à la Roche sur Yon, elle court vers moi tandis que je m’extrais avec difficultés de mon véhicule, tend ses bras afin que je me saisisse d’elle et la hisse jusqu’à mon visage, puis me fait savoir que je lui ai manqué ce qui m’emplit d’une joie inédite. A l’occasion d’une promenade, je constate combien la ville est laide, dénuée de tout intérêt, et me semble un endroit tout indiqué pour mettre fin à ses jours comme l’a fait ce sculpteur dont me parle Barbara. Je sue sous la verrière qui protège le manège de la grand place où Missoquet grimpe sur un camion factice et décrète, de retour dans la grande maison que jouxte un magasin d’antiquités, que ce manège ne vaut pas le coup, suscitant tout à la fois pitié et ironie de la part de Crofford qui m’apprend, yeux levés au ciel, qu’elle a elle-même fait deux tours de ce manège la veille tant il est attractif. Le soir on tente de m’apprendre un jeu de cartes quelque peu idiot mais moins rudimentaire que les autres, que l’on appelle « la belote », pour lequel je ne montre aucune facilité particulière à la grande surprise de mes hôtes qui avaient eu précédemment l’occasion de constater ma vivacité inellectuelle. Leur érudition, alliée aux efforts constants et prévenants de Barbara, qui connaît ma disposition d’esprit, atténue ma réelle souffrance de devoir vivre en communauté comme au temps des cavernes durant plusieurs jours. Enfin un matin nous partons, chargés de livres merveilleux et d’énigmes sur parchemin à élucider, le chemin du retour étant alors ponctué de rituels minuscules et sucrés. Trois heures trente plus tard, à Bordeaux, Missoquet parle doctement de ses vacances sans réaliser que la morve qui s’écoule de son nez prive son propos de crédibilité, je convaincs Crofford que j’entends faire euthanasier le chat qui a renversé ses croquettes en notre absence. Je remarque la façon dont la chaleur du voyage a agglutiné leurs cheveux sur leurs petits crânes au moment de les embrasser avant leur départ pour l’Italie.

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Dans la salle de bains de cet hôtel à la façade rouge, astucieusement construit non loin des salons éphémères de la Porte de Versailles, à Paris, et de ce fait idéal pour les commerciaux de passage, dont je comptais, peu ou prou, au nombre, je me suis longtemps demandé de quelle jolie tête de femme pouvait bien s’être détaché le long cheveu formant un coude sur cette serviette. Puis, allongé sur le lit, j’ai fixé le plafond blanc, m’imaginant, seul, courir et photographier les hôtels deux étoiles de province, me déplaçant de l’un à l’autre au hasard, en voiture, un genre d’errance, un Raymond Depardon de pacotille amateur de mignonnettes. J’ai, assez récemment, en Suisse, dans le canton de Vaud, immergé, au beau milieu d’une piscine, retenu mon souffle durant deux minutes et deux secondes. Ces évidentes prédispositions m’ont donné l’envie de créer un club nautique et sportif, Les dauphins Vaudois, dans lequel je pratiquerais, seul, l’apnée statique en piscine, en dépit du pluriel, concession à l’usage. Rentré à Bordeaux, j’ai acheté sur la place Saint-Michel, à un brocanteur, pour un montant de cinq euros alors que la première page portait la mention six euros, un livre de Samuel Beckett publié aux Editions de Minuit, imprimé en mille neuf cent soixante-douze et intitulé Têtes Mortes. Un coupon-réponse jamais renvoyé, bien que rempli, et inséré entre deux pages dont je n’ai malheureusement pas relevé les numéros, laissait apparaître qu’il avait été acheté par Annie Ducastaings, dix-neuf ans, dans la librairie Jean-Jacques Rousseau de Chambéry. Il est possible qu’Annie Ducastaings soit aujourd’hui professeur de littérature aux Etats-Unis, je ne peux l’assurer, le courrier électronique envoyé afin de lui faire part de ce que j’étais le nouveau propriétaire du livre qui fut le sien m’étant revenu sans lui avoir été remis. Il se peut également qu’elle soit professeur à Chambéry et demande régulièrement sa mutation mais cela serait bien entendu de moindre exotisme.

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L’ours en peluche que l’on désigne sous le nom de Câlin, propriété de l’école municipale, est régulièrement confié, en fin de semaine, à un élève de moins de cinq années qui le ramène alors au sein de son foyer, le fait participer à diverses activités durant deux journées, pour enfin relater dans un cahier, également fourni par l’école, et photographies à l’appui, la façon dont il a diverti cet invité de marque. Ce sympathique rituel, qui lasse rapidement les enfants, est l’occasion pour les parents de se lancer dans une surenchère technologique et économique, et c’est alors à celui qui aura imprimé la plus belle photo de ce mignon petit ours au bout du monde ou lui aura réservé la plus luxueuse chambre d’hôtel avec petit déjeuner. Il se dit d’ailleurs, dans la cour de récréation, entre deux colonnes de préau, que Câlin aurait un jour été photographié en compagnie de Justin Bieber mais que la photographie aurait été ravie par un parent jaloux. En revoyant cette photographie de Câlin gisant, un dimanche soir, photographie que j’ai d’ailleurs intitulée « Câlin gisant », je me souviens de ces merveilleux moments passés dans la ville de Saint-Emilion, de ces sandwiches que nous avons composés nous-mêmes en piochant parmi une infinité de possibles, de cette bière d’entrée de gamme que nous avons bue, ainsi que de ce film pornographique mettant en scène une femme assez forte, ces dernières occurrences n’étant pas consignées dans la version expurgée, et destinée à la postérité, de notre petite virée.

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Disloqués, démembrés, énuclées, scalpés, décapités, et en définitive abandonnés, gisants, le temps d’une heure, d’une nuit ou pour le reste d’une vie : ce matin, je suis secoué par un frisson de compassion pour ces morceaux de bois, de plomb, de plastique, et me prends à souhaiter que les jouets d’enfants, éternels suppliciés, soient dépourvus d’âme malgré ce qu’on nous en dit à l’occasion dans les contes et films animés. Dans le cas contraire, tout le métal de la terre ne suffirait pas à forger les plaques accrochées aux rues du nounours manchot, aux avenues de la poupée borgne, aux boulevards du petit soldat fondu, puis tous les martyrs du monde offriraient qu’on rebaptise les leurs, conscients que ces souffrances muettes, nées du premier enfant du monde, outrepassent en durée comme en intensité celles qu’ils ont connues. J’ai dans l’idée de travailler sur une série ayant pour thème l’enfance martyrisante.

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L’homme qui s’allume une cigarette au bord de la piscine, sur cette vieille photo en couleurs qui tranche au milieu de toutes les autres, étalées sur la table du salon d’une maison de famille, en Vendée, a des faux-airs d’Hubert Bonisseur de La Bath, sentiment renforcé à mesure que l’on me raconte sa vie aventureuse tandis que lui, une quarantaine d’années de plus que l’homme de la photo, regarde la télévision sans prêter attention à la conversation qui se tient dans le dos de son fauteuil. Un peu plus tard, alors que le dîner se termine, il reprend de la confiture malgré le diabète qui le mine et lui a déjà ôté trois orteils, parle de son bon ami le peintre Albert Deman, et espère pêcher de beaux saumons lors de son prochain voyage en Alaska en dépit des béquilles qui ne le quittent plus.