masturbe

Voici une scène qui se joue parfois au sein de mon ménage : Barbara et moi lisons tranquillement côte-à-côte. J’ignore ce qu’elle lit. Puis je l’entends pouffer de rire. Elle tourne quelques pages et pouffe à nouveau. Elle pose son livre sur sa poitrine, lève des yeux rêveurs au plafond, et dit : mais qu’il est drôle. Je sais alors qu’elle lit le dernier livre d’Emmanuel Carrère. Évidemment cela ne s’est pas produit depuis un certain temps maintenant. Je ne connaissais de lui que son amitié pour Renaud Camus, auteur décrié par des gens qui ont rarement pris la peine de le lire — mais que voulez-vous c’est l’époque, et ce n’est pas moi qui vais la changer. Lecteur de longue date de ce grand diariste, j’avais donc un a priori positif sur Emmanuel Carrère car il faut du courage pour afficher certaines amitiés, fût-ce en prenant ses distances avec les idées et l’action politique de son ami. Mais si je me suis plongé dans la lecture des livres d’Emmanuel Carrère, c’est avant tout pour savoir ce que Barbara pouvait bien lui trouver à la fin. Du reste, ma position n’était plus tenable : je faillis lui répondre ouais ben subtil mon cul lorsqu’elle usa de cet adjectif pour qualifier l’équilibre de ses livres, entre anecdotes relatives à sa vie privée et progression générale du récit. J’avais besoin d’arguments plus solides. Malheureusement, au fil des opus, je me trouvais tant de points communs avec lui que je ne pouvais sérieusement le critiquer sans remettre en cause ma propre façon d’être. Il m’aurait fallu une grande mauvaise foi pour trouver quelque chose à redire aux livres que j’avais lus. Je ne pouvais pas dire, par exemple, qu’il racontait toujours un peu la même chose : c’est précisément ce à quoi je m’applique ici même, et ce que font tous les auteurs que j’affectionne. Pas plus que je ne pouvais dire qu’il manquait de modestie ou se réservait le beau rôle dans ses histoires : il n’a besoin de personne pour se flageller. Je me souviens du soir où, piqué d’honnêteté sans pour autant renoncer à toute mauvaise foi, je déclarai à Barbara : c’est vrai c’est pas mal en fait ton Emmanuel Carrère, là. Elle se contenta, en guise de réponse, de jeter un oeil goguenard à la volumineuse pile de livres d’Emmanuel Carrère sur ma table de chevet. Mais j’ai un esprit de contradiction très développé, et c’est pourquoi il me fallait continuer à lire Emmanuel Carrère afin de pouvoir enfin le critiquer. J’y parvins en lisant Le royaume. Il y a dans ce livre un passage où l’auteur se masturbe en regardant sur internet la vidéo d’une femme qui se masturbe elle aussi. Il est fasciné par cette femme au sujet de laquelle il emploie des mots très crus qui n’ont pas leur place ici — je ne suis pas Emmanuel Carrère. Il imagine un tas de choses à son sujet, pour la plupart improbables, comme par exemple : elle semble si sincère et appliquée que les images ont pu être publiées par un amant indélicat. Il écrit à sa compagne qu’il s’est masturbé devant la vidéo de cette femme parce qu’elle est tellement patati et patata. Sa compagne lui répond, et sa réponse trouve sa place dans le livre. Arrivé là, je me demande ce que tout ceci peut bien avoir à faire avec les premiers amis de Jésus mais après tout Emmanuel Carrère peut bien publier sa correspondance pornographique — c’est son livre. Cependant, grâce aux informations assez précises qu’il égrène dans son récit j’ai pu dénicher la vidéo en question. Je l’ai trouvée d’une extraordinaire platitude. Et là, de deux choses l’une : ou bien Emmanuel Carrère a beaucoup exagéré pour les besoins de son récit, ou bien il a été impressionné à bon compte. Quoi qu’il en soit, je pouvais triompher auprès de Barbara : eh ben dis-donc il a l’air sacrément plan-plan ton Emmanuel Carrère. Je ne manque pas de le lui rappeler toutes les fois qu’elle me parle de lui, même si à vrai dire j’en parle désormais plus souvent qu’elle. J’achève d’ailleurs la lecture de l’ouvrage qu’il a consacré à Edouard Limonov, à qui je pardonne ses inepties sur Nabokov car j’admire sa folie anticonformiste. Ce fascinant personnage me conduit à lâcher la bride à l’un de mes penchants naturels : insulter quiconque m’inflige sa médiocrité par quelque moyen que ce soit : journaux, livres, radio, affiches, télévision, réseaux sociaux, blogues, tenues vestimentaires, choix capillaires etc. Mes journées sont devenues épuisantes. Par mansuétude je me contente cependant de lever les yeux au ciel devant la phrase alors brandie comme un hochet par tous les médiocres : si t’aimes pas t’as qu’à pas regarder. C’est le cancer qui dirait au cancéreux : c’est mon droit de te tuer à petit feu, tu n’as qu’à faire comme si je n’étais pas là.

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